II - Les enfants adoptés à la recherche de leurs origines libanaises

Francis Le Boucher est né le 23 mars 1966 sous le nom de Denis ou Dany Lahir.
Déposé à la crèche Saint-Vincent-de-Paul le 24 mars 1966 par une sage-femme,
il a quitté pour l’adoption en France en juin 1966. Il pense que son père est revenu à la crèche le récupérer.

Les adoptés du Liban ont été nombreux à nous écrire ou à se mettre en contact avec nous, d’une manière ou d’une autre. Dans leurs témoignages, souvent poignants, que nous avons publiés dans L’Orient-Le Jour du jeudi 5 août, tranparaît ce désir devenu obsessionnel, au fil des ans, de retrouver leurs parents biologiques, leurs mères surtout. Savoir d’où ils viennent afin de pouvoir aller de l’avant, afin d’avancer dans la vie, est pour eux une nécessité. Ce manque qu’ils ressentent constamment, provoqué par l’abandon, par la méconnaissance d’une tranche de leur vie, ils voudraient le combler, malgré cet amour indéniable qu’ils éprouvent à l’égard de leurs parents adoptifs. Une question lancinante les taraude aussi. Ils voudraient tellement comprendre les raisons qui ont poussé leurs parents à les abandonner.
Mais leur recherche est généralement semée d’embûches et relève de l’impossible pour la majorité d’entre eux. Recherche qu’ils entament d’abord par une correspondance avec les religieuses de la crèche qui les a recueillis, ou par l’intermédiaire de l’Association des enfants adoptés du Liban (ADEAL) qui les soutient. Leur voyage au Liban, au terme de nombreuses années de réflexion, ils le vivent comme une sorte de pèlerinage. Ce n’est d’ailleurs qu’après avoir eu des enfants qu’ils ressentent le besoin de retrouver leurs origines, de savoir à qui ils ressemblent ou à qui leurs enfants ressemblent. Plusieurs allers-retours sont souvent nécessaires pour leur permettre de faire connaissance avec leur pays de naissance et de comprendre progressivement que leurs recherches risquent de ne pas aboutir. Car ils doivent compter avec la mentalité libanaise. Une mentalité qui prohibe les grossesses hors mariage et montre du doigt ou punit les mères célibataires, encore appelées filles mères. Cacher le fruit d’une grossesse non désirée : c’est souvent la raison pour laquelle ils ont été abandonnés, la nuit, à la porte d’une crèche, au bord d’une route ou même pour certains dans une benne à ordures, sans papiers, sans indication aucune, le jour même ou le lendemain de leur naissance.
Retrouver leurs parents biologiques est-il vraiment possible, pour les enfants adoptés au Liban il y a vingt, trente ou quarante ans, alors que le dossier qu’ils retrouvent à la crèche où ils ont été recueillis ne comporte aucune indication susceptible de les aider ? Alors que la mémoire vivante de ces crèches n’est plus de ce monde ?
Qu’en est-il de la loi libanaise ? Donne-t-elle à ces enfants abandonnés et adoptés par des familles étrangères le droit de retrouver leurs origines, leurs parents ? Leur donne-t-elle seulement le droit à la nationalité libanaise qu’ils ont eue de naissance ? Les parents biologiques tiennent-ils vraiment, eux, à être retrouvés après toutes ces années durant lesquelles ils ont gardé leur secret enfoui au plus profond d’eux-mêmes ? Les questions pleuvent, mais les réponses demeurent pour certains évasives. Fouiller dans un passé qui ne peut qu’apporter davantage de souffrances n’est pas regardé d’un très bon œil dans les milieux qui côtoient de près les mères célibataires ou l’enfance abandonnée. Car, après plusieurs décennies, il reste important de protéger aussi bien les parents biologiques que l’enfant adopté lui-même. C’est à partir de rencontres avec différents acteurs de l’adoption que nous tenterons de répondre aux questions que se posent les adoptés du Liban. Le juge Chucri Sader, président du département de législation et des consultations au ministère de la Justice, expliquera l’aspect juridique de l’adoption et les freins qui empêchent les adoptés du Liban de retrouver leurs parents biologiques. Quant au professeur Robert Sacy, ancien président de la Société libanaise de pédiatrie et chef du département de pédiatrie à l’Université de Balamand, il parlera de son expérience de l’adoption. Par ailleurs, sœur Josèphe Azar nous a ouvert les portes de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, une crèche qui a hébergé, depuis 1948, des centaines d’enfants abandonnés et qui a fait de son mieux pour placer les enfants en adoption auprès de familles soigneusement sélectionnées. Malheureusement, sœur Agnès, la religieuse qui était la mémoire de la crèche, n’est plus de ce monde et les éléments qui constituent les dossiers des adoptés ne leur permettent pas de retrouver leurs parents. Le témoignage d’une mère adoptive libanaise, de ses appréhensions, de son vécu, étoffera notre dossier.

Rencontres - Les enfants adoptés légalement à l’étranger gardent leur nationalité libanaise
Le magistrat Chucri Sader hostile à une loi qui obligerait la divulgation du nom de la mère biologique

Laurent Hamon est né le 30 mai 1967 sous le nom de Gabriel Dabla.
Sur l’extrait de naissance, son père s’appelle Joseph et sa mère Rose.

Me Chucri Sader est président du département de la législation et des consultations au ministère de la Justice. Ancien procureur, président de la cour d’appel statuant en matière de nationalité et de statut personnel, il est en quelque sorte spécialiste des problèmes liés à l’abandon et à l’adoption au Liban. Une adoption qui n’est pas régie par une loi civile, mais par les différentes lois communautaires ou religieuses.
«L’adoption est inexistante en droit libanais. Elle n’est régie par aucune loi civile » : c’est ainsi que Me Chucri Sader aborde le problème de l’adoption, qui s’avère d’emblée épineux, car il relève du statut personnel et est donc géré par les communautés religieuses.
« C’est la raison pour laquelle, précise le juge, en dehors de cas exceptionnels tels les conflits de lois, aucun tribunal civil n’est saisi d’un dossier d’adoption. » Les décrets d’adoption émanent directement des autorités religieuses et sont exécutés par les bureaux d’exécution, une juridiction civile.
Autorisée dans les communautés chrétiennes, l’adoption est prohibée par l’islam. « Mais, observe Me Sader, cette loi peut être contournée. » En effet, explique-t-il, dans les communautés musulmanes, l’adoption totale, qui nécessite l’enregistrement de l’enfant au nom des parents adoptifs n’existe pas, mais ce dernier peut être néanmoins pris en charge par eux, selon un système de garantie.

Le magistrat Chucri Sader : « Il est important de protéger la mère biologique
qui a sûrement tenté de rebâtir son existence. » (Photo Michel Sayegh)

Constat obligatoire du moukhtar
Quant au problème des papiers d’identité des enfants abandonnés, « il a été réglé par la législation libanaise », note le magistrat. « Ce texte de loi qui remonte à 1925 indique que tout enfant né au Liban de parents inconnus est considéré comme libanais, explique-t-il. Cela facilite la tâche aux crèches et aux communautés religieuses, qui recevaient à l’époque des centaines d’enfants abandonnés chaque année. » Sur l’extrait de naissance délivré au nourrisson, par l’intermédiaire de la crèche qui l’a hébergé, un nom d’emprunt, mais aussi des noms fictifs de parents. Cet extrait de naissance, une fois certifié au registre d’état civil, permettra à l’enfant abandonné d’avoir une carte d’identité libanaise ainsi qu’un extrait d’état civil. « Rien n’indiquera sur sa carte d’identité qu’il a été abandonné, mais son extrait d’état civil portera toujours la mention “ enfant trouvé ”, et cela pour des considérations d’héritage, s’il est un jour adopté », précise l’ancien procureur.
« Avant que l’enfant n’atteigne l’âge d’un an, la formalité à effectuer est simple, purement administrative », indique Me Sader. Mais si l’enfant atteint l’âge d’un an sans avoir été enregistré, elle doit se faire par l’intermédiaire d’un juge. « En fait, ajoute-t-il, il n’est pas toujours évident de connaître l’âge exact d’un bébé et nombreux sont ceux qui ont été enregistrés, au terme d’une rapide formalité administrative, même après avoir atteint l’âge d’un an. »
Mais ces pratiques, estime-t-il, relèvent plutôt d’une certaine complaisance envers les institutions de bonne réputation qui recueillent l’enfant. Car il est important de faciliter l’adoption d’un enfant abandonné, sans que cela soit nécessairement une entorse à la loi. Par ailleurs, et pour mettre un terme à certaines pratiques illégales, qui relèvent plus de la vente d’enfants que de l’adoption, il est désormais obligatoire pour toute crèche de présenter immédiatement au moukhtar le nourrisson trouvé. Au terme d’un constat, celui-ci le donne à une institution reconnue par le gouvernement ou le rend à l’institution qui a trouvé l’enfant, si celle-ci est agréée. Institution qui devra se charger de faire les papiers de l’enfant et de les faire certifier par l’état civil.

Jean-François doisne est né le 28 mai 1973 à Beyrouth. Il a été adopté à l’âge de 10 mois
par un couple français à partir de la crèche Saint-Vincent-de-Paul.

Pour l’adopté, une double nationalité
En fait, on ne peut dire qu’un problème de nationalité se pose à l’enfant abandonné. « Par contre, poursuit Me Chucri Sader, le problème se pose quand il est question de changer le nom de l’enfant pour le mettre sous celui de ses parents adoptifs étrangers. » À ce titre, le juge Sader tient à certifier que tous les enfants adoptés légalement à partir du Liban, même s’ils ont changé de nom et pris la nationalité de leurs parents adoptifs, gardent leur nationalité libanaise. « À la condition, précise-t-il, que la réciproque soit valable et que le pays d’adoption de l’enfant accepte que ses ressortissants aient une double nationalité. En fait, c’est sur la seule base de ses papiers d’identité et de son passeport libanais qu’un enfant adopté par des parents étrangers peut quitter le pays, après avoir été enregistré à l’ambassade concernée, au nom de ses parents adoptifs. »
Le juge ajoute à l’intention des enfants adoptés au Liban il y a vingt, trente ou quarante ans, que pour faire valoir leur nationalité libanaise, ils doivent simplement prouver que la personne détentrice du nom étranger et le bébé qui détenait autrefois la nationalité libanaise sont une seule et même personne. « Pour cela, ils doivent s’adresser directement au tribunal statuant en matière de statut personnel », conseille-t-il, mentionnant à cet effet le nom de la juge Marie Layous.
Et le magistrat d’attirer l’attention sur le fait qu’il n’y a pas si longtemps, la majorité des crèches hébergeant des enfants abandonnés ne leur procurait pas d’extraits de naissance certifiés. D’où la grande difficulté de leur fournir des papiers d’adoption. Ces enfants étaient alors donnés à des parents adoptifs étrangers sans papiers d’identité, moyennant une importante contrepartie financière, comme s’il s’agissait d’une vente. « Dans ce cas de figure, précise-t-il, l’enfant ne peut garder la nationalité libanaise, car il ne l’a jamais eue. Il existe, par ailleurs, un autre cas de figure où un enfant abandonné n’a pas la nationalité libanaise si ses parents adoptifs sont étrangers. C’est quand un médecin enregistre l’enfant abandonné à la maternité, le jour même de sa naissance, au nom de ses parents adoptifs. Pratique aussi illégale. » Mais il remarque que ces pratiques tendent à disparaître, même si elles existent encore, car les parents adoptifs s’adressent désormais à d’autres pays où les frais d’adoption sont moindres.

Nancy Johnson est née le 8 janvier 1959 à Beyrouth, sous le nom de Marie-Antoinette Naddour.
Elle a été abandonnée à deux jours à la crèche après avoir été baptisée. Elle a été adoptée en avril 1964 et vit aux USA.

La justice n’a jamais eu à trancher
Quant au problème qui concerne la majorité des adoptés du Liban qui vivent aujourd’hui à l’étranger et qui recherchent leurs parents biologiques, il n’est pas pris en considération dans la loi libanaise, comme tout ce qui touche à l’adoption.
« Mais, ajoute l’ancien président de la cour d’appel, il n’y a aucun empêchement juridique à ce que l’enfant retrouve ses origines. Simplement, ce genre de procès n’a encore jamais eu lieu au Liban. »
Certes, la recherche est souvent quasi impossible, que la mère biologique de l’enfant abandonné soit connue ou inconnue de l’institution qui a recueilli l’enfant. « Si la mère biologique est inconnue, il n’y a aucun moyen qui permette à l’enfant abandonné de retrouver ses origines », dit-il. « D’ailleurs, souvent, l’institution elle-même n’a aucune trace des parents biologiques, car l’enfant était abandonné à la porte d’une crèche, dans la rue ou parfois même dans une benne à ordures. Et puis, il y a trente ou quarante ans, personne ne faisait d’investigation pour retrouver les parents d’un enfant, surtout durant la guerre. »
Dans le cas où les institutions connaîtraient la mère biologique, elles lui feraient généralement signer un désistement pour avoir la possibilité de faire adopter l’enfant. « Mais, observe Me Chucri Sader, tenues par l’éthique, par la décence et la responsabilité, elles refusent généralement de divulguer le nom de la mère, d’une part pour s’éviter des problèmes et d’autre part pour protéger la mère qui tient à l’anonymat. Car même après trente ou quarante ans, une femme peut être victime de crime d’honneur. Et puis divulguer son nom pourrait lui faire du mal et perturber toute une existence qu’elle a rebâtie. » D’ailleurs, la vérité est souvent décevante. Elle peut même être source de problèmes, estime-t-il.
Si le besoin de savoir des enfants abandonnés est compréhensible et soutenable, le point de vue des institutions qui protègent les mères biologiques et l’enfant adopté est lui aussi à prendre en considération. « La justice libanaise, elle, n’a encore jamais tranché, faute de combattants. » Quant à faire une loi qui obligerait une institution à divulguer le nom de la mère biologique, si toutefois elle le connaît, le juge Chucri Sader n’est tout simplement pas convaincu de son utililté. « Je ne défendrai pas un tel projet de loi au Parlement », conclut-il, catégorique.

Selon le professeur Robert Sacy, durant les années 2002-2003, on a compté 10 000 naissances de moins.

Les naissances diminuent, les abandons aussi
« Abandonner son enfant est une pratique qui a longtemps été courante au Liban », estime le professeur Robert Sacy, ancien président de la Société libanaise de pédiatrie et chef du département de pédiatrie à l’Université de Balamand. Les familles aisées se débarrassaient d’un enfant non désiré pour camoufler le scandale. Les familles pauvres, elles, le faisaient souvent faute de moyens. D’autant plus qu’il y a des décennies, les mères célibataires refusaient de se faire avorter, par conviction religieuse. « Aujourd’hui, le planning familial est entré dans les mœurs, les jeunes filles pratiquent la contraception. Durant les années 2002-2003, on a compté près de 10 000 naissances en moins. Actuellement, 55 000 enfants naissent chaque année, contre 80 000 il n’y a pas si longtemps. Parmi les enfants abandonnés, les Libanais, généralement malades, sont peu nombreux, mais il y a davantage d’Africains, de Philippins ou de Sri Lankais. Certaines mères, même rares, gardent les enfants qu’elles ont conçus hors mariage. Mais elles se cachent et ne tirent aucune fierté de leur maternité hors mariage », indique le pédiatre.
« Dans leur grande majorité, explique-t-il, les mères célibataires qui ont abandonné leur enfant ne veulent surtout pas être retrouvées. Car elles ne tiennent pas à se souvenir de cet épisode douloureux de leur existence. »
Certes, l’enfant adoptif ressent ce désir de rechercher ses parents biologiques, reconnaît le professeur Sacy, mais que dire des communautés religieuses qui ont reçu la confiance des mères célibataires ? Ont-elle le droit de briser cette confiance lorsqu’elles détiennent des informations qu’elles ont promis de ne pas divulguer ? « Les choses n’ont pas vraiment évolué au Liban, même après la signature de la Convention des droits de l’enfant », regrette le pédiatre.
Quant à l’adoption, lorsqu’elle est prise en charge par les communautés religieuses, moyennant une contrepartie financière qui couvre les frais administratifs et le séjour des enfants en institution, elle se fait généralement de manière légale.
« Mais certaines pratiques, déplore le professeur Sacy, relèvent plus du trafic d’enfants que de l’adoption. » Le pédiatre n’en dit pas plus, car, indique-t-il, « j’en ai entendu parler, mais je n’ai jamais été confronté à ce genre de pratique durant ma carrière ».

La mission de la crèche Saint-Vincent-de-Paul :
trouver une famille aimante à chaque enfant

La crèche Saint-Vincent-de-Paul des filles de la Charité est toujours au même emplacement, à Achrafieh, qu’il y a une quarantaine d’années. « À l’époque, nous recevions 2 à 3 nourrissons chaque nuit, jetés dans des paniers, des boîtes en carton à la porte de la crèche ou même abandonnés en pleine rue , raconte sœur Josèphe Azar. Aujourd’hui, nous en recevons juste 1 ou 2 par an. »
Les religieuses ont consacré leur vie à s’occuper de ces enfants dont personne ne voulait. Mission qu’elles accomplissent depuis 1848. « Mais à l’époque, poursuit la religieuse, l’adoption n’existait pas. Nous étions juste un orphelinat. » Ce n’est que depuis les années 1950 que l’adoption s’est développée au Liban. Les crèches gérées par les religieuses, situées dans les régions chrétiennes, donnaient les enfants qu’elles hébergeaient en adoption à des familles de la même religion, alors que les orphelinats situés dans les régions musulmanes donnaient leurs enfants abandonnés à des familles musulmanes. « Cette loi est toujours en vigueur, indique la religieuse, car il est considéré qu’un enfant abandonné en région chrétienne est né de parents chrétiens, et vice versa. »
Pour la religieuse, qui s’occupe des enfants à la crèche Saint-Vincent de Paul depuis 18 ans, trouver une famille adoptive à l’enfant lui permet de prendre un nouveau départ dans la vie. « C’est une véritable chance d’avoir été adopté par une bonne famille qui a de l’amour à donner, dit-elle. D’autres n’ont pas eu cette chance et ont fini leurs jours à l’orphelinat ou à l’asile », ajoute-t-elle. Mais les adoptés voyaient les choses différemment. Bien qu’ayant été adoptés par des familles aimantes, nombre d’entre eux se sont mis en contact avec les religieuses de la crèche pour tenter de retrouver leurs parents biologiques. « Ils ont tous été bienvenus chez nous, ils ont même pu consulter leurs dossiers et recueillir toutes les informations qui y figurent. Nous n’avons rien à cacher. Mais nous n’avons rien de plus à leur donner car nous n’avons aucun indice qui permette de retrouver leurs parents. Nous avons juste pu aider trois ou quatre personnes à retrouver leurs parents biologiques, mais cela s’est très mal passé. La déception était immense, et de nombreux problèmes ont surgi », déplore la religieuse.
Certains ont compris les mentalités du pays et se sont résignés ou mènent leurs recherches sereinement, informant la crèche de l’évolution de leur enquête, tout en y ajoutant des mots de remerciements. « Mais d’autres nous traitent de “voleurs de vie”, nous envoient des lettres insultantes, comme si nous étions responsables de leur abandon. Je ne comprends pas, j’ai de la peine », dit la religieuse.

Une mère adoptive témoigne : mes enfants à moi

Carole et son mari ont adopté deux nouveau-nés, âgés aujourd’hui de 18 et 10 ans. « Mes enfants, je les ai eus par l’intermédiaire d’un médecin, à la maternité, quelques jours après l’accouchement », raconte-t-elle. Quant à l’adoption, elle s’est passée très facilement, « car ce médecin a directement inscrit mes enfants en mon nom et celui de mon mari. Je n’ai eu aucune formalité à faire. Je n’ai absolument rien payé », dit-elle. « J’ai fait confiance à ce médecin à deux reprises et je ne l’ai jamais regretté. Je lui ai juste posé deux conditions à l’époque : je ne voulais pas que leurs parents biologiques sachent qui je suis et je ne voulais pas non plus les connaître. » Carole justifie son attitude par ce besoin d’être, elle-même, la mère de ses enfants. Rien ne devait entraver cette relation entre elle et ses enfants. « Si je les ai adoptés, c’est pour qu’ils soient mes propres enfants. Je ne supportais pas l’idée qu’une femme vienne un jour sonner à ma porte pour me réclamer mes enfants. »
Certaine qu’un jour ou l’autre, ses enfants ressentiront le besoin de rechercher leurs parents biologiques, Carole a gardé des indices, « comme le petit Poucet », dit-elle, qui aideront chacun d’entre eux à avancer dans son enquête. « La personne qui me les a confiés est toujours là, d’autres personnes savent aussi qui ils sont. C’est leur droit, leur vie, leur histoire », estime-t-elle. « Mais je ne vais pas moi-même provoquer cette recherche. Elle devra émaner d’un besoin qui leur est propre. Mais je serais étonnée qu’ils ne le fassent pas. Car si j’étais à leur place, moi aussi j’aurais voulu savoir. » Ce qu’elle ressentira le jour où ils le feront ? « C’est mon problème, dit-elle carrément, mais s’ils ont besoin de moi, je suis prête à les aider. »
Carole pense souvent aux parents biologiques de ses enfants, aux conditions qui les ont poussés à abandonner leurs enfants. Elle imagine des histoires, des conditions, des problèmes. La souffrance de ses enfants qui ont passé les premiers jours de leur vie à l’hôpital, sans chaleur, sans amour, elle en est consciente. Elle l’a fait sienne. Ce manque qu’ils ressentent probablement, cette blessure qui découle de l’abandon, elle en parle comme si elle était en elle.
Car elle voudrait compenser le fait qu’elle ne les a pas portés dans son ventre. Qu’elle a raté quelques jours de leur vie. C’est peut-être tout cela qui m’a poussé à les aimer par-dessus tout, à vouloir leur donner beaucoup plus d’amour qu’une mère « normale ».
L’amour de Carole pour ses enfants ne s’arrête pas là. Dans beaucoup de circonstances, elle ressent le besoin de les défendre, mais surtout de les protéger d’une mentalité encore rétrograde qui dénigre les liens d’adoption.

Anne-Marie EL-HAGE