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Debout dans son parc, Mathieu, petit bout de chou d'un an et deux mois, est le centre d'attraction de tout son petit monde: ses parents, grands-parents, oncles et tante, proches et amis de la famille. Tous le cajolent, le dorlotent, le font jouer, captivés par ses grands yeux noirs écarquillés et malicieux, qui semblent toujours réclamer de l'attention.

"Toutes les personnes qui croisent le chemin de Mathieu tombent sous son charme. Cet enfant inspire des élans inexplicables. Il dégage quelque chose de magique", s'extasie Nelly, sa maman.
Un jour, lorsqu'il sera en âge de comprendre, Mathieu apprendra qu'il n'a pas grandi dans le ventre de cette mère qui le couve aujourd'hui de son amour. Mais cela a-t-il vraiment une importance puisque, pour sa maman, le fait qu'il soit un enfant adoptif n'est qu'un détail, qui ne change absolument rien à son vécu de mère. Elle n'a de cesse de répéter que, pour son mari et elle, comme pour toute sa famille, "enfant adoptif ou pas, Mathieu est notre enfant". Et de rappeler que Mathieu a été désiré et attendu, tout comme son frère aîné, Nicolas, fils biologique de Nelly et son mari. Un temps de gestation psychologique et affective, pendant lequel s'est intensifié le désir de ce second enfant. Le couple avait envie de donner un petit frère ou une petite sœur à Nicolas, mais pour des raisons médicales, Nelly n'était pas en mesure d'assumer une seconde grossesse. Passé le temps de réflexion, et après avoir consulté famille et entourage proche, le couple décide de s'engager dans une procédure d'adoption.

Un miracle à la veille de Noël
Vivant en France, son mari et elle se tournent tout naturellement vers le Liban, avec lequel ils entretiennent des relations très étroites, la famille de Nelly y résidant. "Mais nous voulions également voir ailleurs, au cas où notre demande n'aboutirait pas au Liban. Nous étions donc prêts à adopter un enfant de n'importe quelle race ou origine", précise Nelly. Pour pouvoir adopter, le couple fait donc en France une demande d'agrément, qu'il obtient environ un an plus tard, en décembre 2002, quelques jours avant de venir passer les fêtes de Noël au Liban. Durant les semaines suivantes, tout s'enchaîne très vite: "De façon un peu magique, se souvient Nelly. Tout convergeait pour que nous ayons cet enfant. C'était vraiment très étonnant parce qu'il y a eu une myriade de coïncidences qui ont fait que c'était lui et pas un autre." L'attente de ce bébé s'est pour eux rapidement et presque miraculeusement dénouée. Car, lorsqu'un couple s'engage dans un processus d'adoption, il peut attendre des années avant de voir sa demande aboutir. Pour Nelly, l'heureux événement commence à poindre du nez à la suite d'un coup de fil de son frère, quelques jours avant l'arrivée du couple au Liban: "Mon frère m'a appelée pour m'annoncer qu'il y avait un bébé abandonné qui venait d'être opéré du cœur et qui était à l'hôpital." Par la suite, le couple apprend que l'enfant avait été confié, quelques jours après sa naissance, au Couvent du Bon Pasteur, par une jeune femme, sans que l'on sache si elle était la mère. Les sœurs, s'étant rendu compte qu'il était malade, avaient emmené l'enfant à l'hôpital, et grâce à leur dévouement, à la générosité des médecins et de CAP-HO, une association qui vient en aide aux enfants malades et tente de rassembler des fonds pour leur payer les frais d'hospitalisation, Mathieu avait pu subir une importante opération cardiaque. "Cet enfant a vraiment fait bouger beaucoup de gens, c'est vraiment une histoire d'amour. A chaque fois que quelqu'un se trouvait sur son chemin, c'était un élan de générosité et d'amour assez étonnant", note Nelly. Dès leur arrivée au Liban, son mari et elle se rendent à l'hôpital, mais ils se voient refuser le droit de voir l'enfant: "On nous a dit que nous n'étions absolument pas prioritaires pour l'adoption, que d'autres familles avaient déposé des dossiers depuis des années. Nous devions faire la queue comme tout le monde." Mais, le 30 décembre, un coup de fil inattendu les invite à se rendre à l'hôpital: "Une dame de l'association CAP-HO nous a expliqué la situation de Mathieu, et nous a demandé si nous souhaitions le voir. Dès que je l'ai vu, si mignon, tout petit, et dès qu'on l'a mis dans mes bras, j'ai commencé à pleurer. Même maintenant, lorsque j'y repense, cela me fait pleurer. C'était vraiment très émouvant, et pour nous, c'était trop beau pour être vrai." Tout s'est alors passé très vite. Le 31 décembre au soir, le couple apprend que la demande d'adoption est acceptée: "La mère supérieure du couvent nous a donné la liste des documents à fournir, et nous a demandé le prénom que nous voulions choisir. Nous avions déjà décidé de prénommer notre enfant Mathieu. Nous avons acheté du gâteau, du champagne, et nous sommes allés à l'hôpital pour annoncer à Mathieu que nous étions désormais ses parents. Puis, nous sommes revenus annoncer l'heureuse nouvelle à toute la famille, comme si nous venions vraiment d'avoir un nouveau-né. Nous avons tous fêté l'événement en buvant à la santé de Mathieu."
La santé du petit garçon portait en effet à inquiétude, mais cela n'a à aucun moment dissuadé le couple d'adopter cet enfant bleu, c'est-à-dire atteint d'une pathologie cardiaque. "La supérieure du couvent nous a posé la question: êtes-vous sûrs que vous voulez de cet enfant malgré sa pathologie? Nous en étions sûrs. Des amis ont essayé de nous amener à renoncer. Ces avis nous ont aidés à tester nos motivations, et nous nous sommes rendu compte qu'elles étaient plus fortes que tout. Nous avons pensé que, malade ou pas, un enfant est un enfant, et si nous avions eu un enfant biologique malade, nous ne l'aurions jamais abandonné. Alors, si le destin mettait sur notre chemin un enfant atteint d'une pathologie, ce n'était pas une raison pour ne pas l'adopter. Nous avons fait la démarche en toute conscience, nous étions très convaincus, et nous ne le regrettons absolument pas. Nous sommes comblés, et nous avons deux enfants magnifiques", se réjouit Nelly.
Aujourd'hui, Mathieu est régulièrement suivi par des cardiologues pédiatriques dans un grand hôpital parisien. Dans la pathologie dont il souffre, il y a un risque de complications, mais heureusement, beaucoup d'entre elles n'ont pas eu lieu, et son état de santé est rassurant. Chaque année, on devra toutefois lui faire une échographie cardiaque, et à l'âge de 5 ans, il subira des examens plus poussés.

La croissance par Internet
Nelly se souvient des quelques semaines qui ont suivi l'adoption. Le plus dur était qu'ils allaient devoir repartir sans l'enfant, qu'ils n'avaient vu que quatre jours, jusqu'à leur départ pour la France, le 2 janvier: "C'était difficile mais nécessaire, car il fallait faire avancer les papiers le plus rapidement possible pour pouvoir revenir récupérer Mathieu." Pendant ce temps, le bébé est retourné au Couvent, où allait régulièrement le visiter la famille de Nelly. "Ma sœur m'envoyait des photos par Internet, donc je pouvais suivre régulièrement la croissance de Mathieu", confie-t-elle. Après un mois de course aux papiers en France, et un autre mois de démarches administratives au Liban, le 11 mars, le couple repart de nouveau pour la France avec, cette fois, son bébé dans les bras. Une vraie vie de famille commence pour Mathieu, qui fait connaissance avec Nicolas, son frère aîné. Nelly raconte, amusée, les rapports entre les deux frères: "Cela faisait longtemps que nous disions à Nicolas qu'il allait avoir un petit frère ou une petite sœur, mais cela s'est un peu précipité, puisque nous n'avions pas eu neuf mois pour l'y préparer. Il a d'abord vu Mathieu à l'hôpital, à travers une vitre. Il a alors raconté à tout le monde qu'il allait avoir un petit frère."
Inévitablement, l'arrivée de Mathieu a suscité des interrogations chez son frère aîné. "Alors, avant vous, c'était qui mes parents? nous a demandé Nicolas. Nous lui avons expliqué que, lui, il n'avait que deux parents, son père et moi. Je lui ai montré des photos de moi enceinte, et je crois qu'il a compris. Il m'a dit: Mathieu, lui, n'était pas dans ton ventre, mais maintenant il est de la famille, et c'est mon petit frère. Et lorsque Mathieu avait quatre mois, Nicolas lui disait: Quand tu grandiras, quand tu sauras parler, tu nous raconteras comment s'appelaient tes autres parents. Ou encore, il lui confie sa propre histoire: Moi, je voulais un petit frère, mais mes parents ne pouvaient pas faire un autre bébé, donc ils sont allés te chercher." Nelly souligne: "Bien entendu, il y a toujours un peu de jalousie de part et d'autre, comme dans toutes les fratries. Et comme tous les cadets, Mathieu recherche toujours la compagnie de son frère aîné. Il rayonne à chaque fois qu'il voit Nicolas."

Une histoire d'amour
Pour Nelly et son mari, il ne fait aucun doute que Mathieu connaîtra un jour son histoire, qui n'est un secret pour personne: "En fonction de sa compréhension, de son âge, nous lui raconterons petit à petit, et nous gardons un contact permanent avec toutes les personnes qui se sont occupées de lui." Des personnes qui continuent aujourd'hui à demander de ses nouvelles. "C'est vraiment une histoire d'amour au sens large, toutes les personnes qui se sont occupées de Mathieu se sont attachées à lui", confie la mère comblée. Elle ne cesse de s'émerveiller devant le petit bout de chou qui fait ses premiers pas et accourt maladroitement vers elle, pour se jeter dans ses bras. Et lorsqu'elle entrouvre la porte d'entrée pour dire au-revoir à ses invités, Mathieu fond en larmes à l'idée que sa mère pourrait s'éloigner de lui. [top]


Nagham Awada