LIBAN LOUBNAN https://www.facebook.com/groups/originesl/


12 août 2005

L'orient le jour

II - Les enfants adoptés à la recherche de leurs origines libanaises

Francis Le Boucher est né le 23 mars 1966 sous le nom de Denis ou Dany Lahir.
Déposé à la crèche Saint-Vincent-de-Paul le 24 mars 1966 par une sage-femme,
il a quitté pour l’adoption en France en juin 1966. Il pense que son père est revenu à la crèche le récupérer.

Les adoptés du Liban ont été nombreux à nous écrire ou à se mettre en contact avec nous, d’une manière ou d’une autre. Dans leurs témoignages, souvent poignants, que nous avons publiés dans L’Orient-Le Jour du jeudi 5 août, tranparaît ce désir devenu obsessionnel, au fil des ans, de retrouver leurs parents biologiques, leurs mères surtout. Savoir d’où ils viennent afin de pouvoir aller de l’avant, afin d’avancer dans la vie, est pour eux une nécessité. Ce manque qu’ils ressentent constamment, provoqué par l’abandon, par la méconnaissance d’une tranche de leur vie, ils voudraient le combler, malgré cet amour indéniable qu’ils éprouvent à l’égard de leurs parents adoptifs. Une question lancinante les taraude aussi. Ils voudraient tellement comprendre les raisons qui ont poussé leurs parents à les abandonner.
Mais leur recherche est généralement semée d’embûches et relève de l’impossible pour la majorité d’entre eux. Recherche qu’ils entament d’abord par une correspondance avec les religieuses de la crèche qui les a recueillis, ou par l’intermédiaire de l’Association des enfants adoptés du Liban (ADEAL) qui les soutient. Leur voyage au Liban, au terme de nombreuses années de réflexion, ils le vivent comme une sorte de pèlerinage. Ce n’est d’ailleurs qu’après avoir eu des enfants qu’ils ressentent le besoin de retrouver leurs origines, de savoir à qui ils ressemblent ou à qui leurs enfants ressemblent. Plusieurs allers-retours sont souvent nécessaires pour leur permettre de faire connaissance avec leur pays de naissance et de comprendre progressivement que leurs recherches risquent de ne pas aboutir. Car ils doivent compter avec la mentalité libanaise. Une mentalité qui prohibe les grossesses hors mariage et montre du doigt ou punit les mères célibataires, encore appelées filles mères. Cacher le fruit d’une grossesse non désirée : c’est souvent la raison pour laquelle ils ont été abandonnés, la nuit, à la porte d’une crèche, au bord d’une route ou même pour certains dans une benne à ordures, sans papiers, sans indication aucune, le jour même ou le lendemain de leur naissance.
Retrouver leurs parents biologiques est-il vraiment possible, pour les enfants adoptés au Liban il y a vingt, trente ou quarante ans, alors que le dossier qu’ils retrouvent à la crèche où ils ont été recueillis ne comporte aucune indication susceptible de les aider ? Alors que la mémoire vivante de ces crèches n’est plus de ce monde ?
Qu’en est-il de la loi libanaise ? Donne-t-elle à ces enfants abandonnés et adoptés par des familles étrangères le droit de retrouver leurs origines, leurs parents ? Leur donne-t-elle seulement le droit à la nationalité libanaise qu’ils ont eue de naissance ? Les parents biologiques tiennent-ils vraiment, eux, à être retrouvés après toutes ces années durant lesquelles ils ont gardé leur secret enfoui au plus profond d’eux-mêmes ? Les questions pleuvent, mais les réponses demeurent pour certains évasives. Fouiller dans un passé qui ne peut qu’apporter davantage de souffrances n’est pas regardé d’un très bon œil dans les milieux qui côtoient de près les mères célibataires ou l’enfance abandonnée. Car, après plusieurs décennies, il reste important de protéger aussi bien les parents biologiques que l’enfant adopté lui-même. C’est à partir de rencontres avec différents acteurs de l’adoption que nous tenterons de répondre aux questions que se posent les adoptés du Liban. Le juge Chucri Sader, président du département de législation et des consultations au ministère de la Justice, expliquera l’aspect juridique de l’adoption et les freins qui empêchent les adoptés du Liban de retrouver leurs parents biologiques. Quant au professeur Robert Sacy, ancien président de la Société libanaise de pédiatrie et chef du département de pédiatrie à l’Université de Balamand, il parlera de son expérience de l’adoption. Par ailleurs, sœur Josèphe Azar nous a ouvert les portes de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, une crèche qui a hébergé, depuis 1948, des centaines d’enfants abandonnés et qui a fait de son mieux pour placer les enfants en adoption auprès de familles soigneusement sélectionnées. Malheureusement, sœur Agnès, la religieuse qui était la mémoire de la crèche, n’est plus de ce monde et les éléments qui constituent les dossiers des adoptés ne leur permettent pas de retrouver leurs parents. Le témoignage d’une mère adoptive libanaise, de ses appréhensions, de son vécu, étoffera notre dossier.

Rencontres - Les enfants adoptés légalement à l’étranger gardent leur nationalité libanaise
Le magistrat Chucri Sader hostile à une loi qui obligerait la divulgation du nom de la mère biologique

Laurent Hamon est né le 30 mai 1967 sous le nom de Gabriel Dabla.
Sur l’extrait de naissance, son père s’appelle Joseph et sa mère Rose.

Me Chucri Sader est président du département de la législation et des consultations au ministère de la Justice. Ancien procureur, président de la cour d’appel statuant en matière de nationalité et de statut personnel, il est en quelque sorte spécialiste des problèmes liés à l’abandon et à l’adoption au Liban. Une adoption qui n’est pas régie par une loi civile, mais par les différentes lois communautaires ou religieuses.
«L’adoption est inexistante en droit libanais. Elle n’est régie par aucune loi civile » : c’est ainsi que Me Chucri Sader aborde le problème de l’adoption, qui s’avère d’emblée épineux, car il relève du statut personnel et est donc géré par les communautés religieuses.
« C’est la raison pour laquelle, précise le juge, en dehors de cas exceptionnels tels les conflits de lois, aucun tribunal civil n’est saisi d’un dossier d’adoption. » Les décrets d’adoption émanent directement des autorités religieuses et sont exécutés par les bureaux d’exécution, une juridiction civile.
Autorisée dans les communautés chrétiennes, l’adoption est prohibée par l’islam. « Mais, observe Me Sader, cette loi peut être contournée. » En effet, explique-t-il, dans les communautés musulmanes, l’adoption totale, qui nécessite l’enregistrement de l’enfant au nom des parents adoptifs n’existe pas, mais ce dernier peut être néanmoins pris en charge par eux, selon un système de garantie.

Le magistrat Chucri Sader : « Il est important de protéger la mère biologique
qui a sûrement tenté de rebâtir son existence. » (Photo Michel Sayegh)

Constat obligatoire du moukhtar
Quant au problème des papiers d’identité des enfants abandonnés, « il a été réglé par la législation libanaise », note le magistrat. « Ce texte de loi qui remonte à 1925 indique que tout enfant né au Liban de parents inconnus est considéré comme libanais, explique-t-il. Cela facilite la tâche aux crèches et aux communautés religieuses, qui recevaient à l’époque des centaines d’enfants abandonnés chaque année. » Sur l’extrait de naissance délivré au nourrisson, par l’intermédiaire de la crèche qui l’a hébergé, un nom d’emprunt, mais aussi des noms fictifs de parents. Cet extrait de naissance, une fois certifié au registre d’état civil, permettra à l’enfant abandonné d’avoir une carte d’identité libanaise ainsi qu’un extrait d’état civil. « Rien n’indiquera sur sa carte d’identité qu’il a été abandonné, mais son extrait d’état civil portera toujours la mention “ enfant trouvé ”, et cela pour des considérations d’héritage, s’il est un jour adopté », précise l’ancien procureur.
« Avant que l’enfant n’atteigne l’âge d’un an, la formalité à effectuer est simple, purement administrative », indique Me Sader. Mais si l’enfant atteint l’âge d’un an sans avoir été enregistré, elle doit se faire par l’intermédiaire d’un juge. « En fait, ajoute-t-il, il n’est pas toujours évident de connaître l’âge exact d’un bébé et nombreux sont ceux qui ont été enregistrés, au terme d’une rapide formalité administrative, même après avoir atteint l’âge d’un an. »
Mais ces pratiques, estime-t-il, relèvent plutôt d’une certaine complaisance envers les institutions de bonne réputation qui recueillent l’enfant. Car il est important de faciliter l’adoption d’un enfant abandonné, sans que cela soit nécessairement une entorse à la loi. Par ailleurs, et pour mettre un terme à certaines pratiques illégales, qui relèvent plus de la vente d’enfants que de l’adoption, il est désormais obligatoire pour toute crèche de présenter immédiatement au moukhtar le nourrisson trouvé. Au terme d’un constat, celui-ci le donne à une institution reconnue par le gouvernement ou le rend à l’institution qui a trouvé l’enfant, si celle-ci est agréée. Institution qui devra se charger de faire les papiers de l’enfant et de les faire certifier par l’état civil.

Jean-François doisne est né le 28 mai 1973 à Beyrouth. Il a été adopté à l’âge de 10 mois
par un couple français à partir de la crèche Saint-Vincent-de-Paul.

Pour l’adopté, une double nationalité
En fait, on ne peut dire qu’un problème de nationalité se pose à l’enfant abandonné. « Par contre, poursuit Me Chucri Sader, le problème se pose quand il est question de changer le nom de l’enfant pour le mettre sous celui de ses parents adoptifs étrangers. » À ce titre, le juge Sader tient à certifier que tous les enfants adoptés légalement à partir du Liban, même s’ils ont changé de nom et pris la nationalité de leurs parents adoptifs, gardent leur nationalité libanaise. « À la condition, précise-t-il, que la réciproque soit valable et que le pays d’adoption de l’enfant accepte que ses ressortissants aient une double nationalité. En fait, c’est sur la seule base de ses papiers d’identité et de son passeport libanais qu’un enfant adopté par des parents étrangers peut quitter le pays, après avoir été enregistré à l’ambassade concernée, au nom de ses parents adoptifs. »
Le juge ajoute à l’intention des enfants adoptés au Liban il y a vingt, trente ou quarante ans, que pour faire valoir leur nationalité libanaise, ils doivent simplement prouver que la personne détentrice du nom étranger et le bébé qui détenait autrefois la nationalité libanaise sont une seule et même personne. « Pour cela, ils doivent s’adresser directement au tribunal statuant en matière de statut personnel », conseille-t-il, mentionnant à cet effet le nom de la juge Marie Layous.
Et le magistrat d’attirer l’attention sur le fait qu’il n’y a pas si longtemps, la majorité des crèches hébergeant des enfants abandonnés ne leur procurait pas d’extraits de naissance certifiés. D’où la grande difficulté de leur fournir des papiers d’adoption. Ces enfants étaient alors donnés à des parents adoptifs étrangers sans papiers d’identité, moyennant une importante contrepartie financière, comme s’il s’agissait d’une vente. « Dans ce cas de figure, précise-t-il, l’enfant ne peut garder la nationalité libanaise, car il ne l’a jamais eue. Il existe, par ailleurs, un autre cas de figure où un enfant abandonné n’a pas la nationalité libanaise si ses parents adoptifs sont étrangers. C’est quand un médecin enregistre l’enfant abandonné à la maternité, le jour même de sa naissance, au nom de ses parents adoptifs. Pratique aussi illégale. » Mais il remarque que ces pratiques tendent à disparaître, même si elles existent encore, car les parents adoptifs s’adressent désormais à d’autres pays où les frais d’adoption sont moindres.

Nancy Johnson est née le 8 janvier 1959 à Beyrouth, sous le nom de Marie-Antoinette Naddour.
Elle a été abandonnée à deux jours à la crèche après avoir été baptisée. Elle a été adoptée en avril 1964 et vit aux USA.

La justice n’a jamais eu à trancher
Quant au problème qui concerne la majorité des adoptés du Liban qui vivent aujourd’hui à l’étranger et qui recherchent leurs parents biologiques, il n’est pas pris en considération dans la loi libanaise, comme tout ce qui touche à l’adoption.
« Mais, ajoute l’ancien président de la cour d’appel, il n’y a aucun empêchement juridique à ce que l’enfant retrouve ses origines. Simplement, ce genre de procès n’a encore jamais eu lieu au Liban. »
Certes, la recherche est souvent quasi impossible, que la mère biologique de l’enfant abandonné soit connue ou inconnue de l’institution qui a recueilli l’enfant. « Si la mère biologique est inconnue, il n’y a aucun moyen qui permette à l’enfant abandonné de retrouver ses origines », dit-il. « D’ailleurs, souvent, l’institution elle-même n’a aucune trace des parents biologiques, car l’enfant était abandonné à la porte d’une crèche, dans la rue ou parfois même dans une benne à ordures. Et puis, il y a trente ou quarante ans, personne ne faisait d’investigation pour retrouver les parents d’un enfant, surtout durant la guerre. »
Dans le cas où les institutions connaîtraient la mère biologique, elles lui feraient généralement signer un désistement pour avoir la possibilité de faire adopter l’enfant. « Mais, observe Me Chucri Sader, tenues par l’éthique, par la décence et la responsabilité, elles refusent généralement de divulguer le nom de la mère, d’une part pour s’éviter des problèmes et d’autre part pour protéger la mère qui tient à l’anonymat. Car même après trente ou quarante ans, une femme peut être victime de crime d’honneur. Et puis divulguer son nom pourrait lui faire du mal et perturber toute une existence qu’elle a rebâtie. » D’ailleurs, la vérité est souvent décevante. Elle peut même être source de problèmes, estime-t-il.
Si le besoin de savoir des enfants abandonnés est compréhensible et soutenable, le point de vue des institutions qui protègent les mères biologiques et l’enfant adopté est lui aussi à prendre en considération. « La justice libanaise, elle, n’a encore jamais tranché, faute de combattants. » Quant à faire une loi qui obligerait une institution à divulguer le nom de la mère biologique, si toutefois elle le connaît, le juge Chucri Sader n’est tout simplement pas convaincu de son utililté. « Je ne défendrai pas un tel projet de loi au Parlement », conclut-il, catégorique.

Selon le professeur Robert Sacy, durant les années 2002-2003, on a compté 10 000 naissances de moins.

Les naissances diminuent, les abandons aussi
« Abandonner son enfant est une pratique qui a longtemps été courante au Liban », estime le professeur Robert Sacy, ancien président de la Société libanaise de pédiatrie et chef du département de pédiatrie à l’Université de Balamand. Les familles aisées se débarrassaient d’un enfant non désiré pour camoufler le scandale. Les familles pauvres, elles, le faisaient souvent faute de moyens. D’autant plus qu’il y a des décennies, les mères célibataires refusaient de se faire avorter, par conviction religieuse. « Aujourd’hui, le planning familial est entré dans les mœurs, les jeunes filles pratiquent la contraception. Durant les années 2002-2003, on a compté près de 10 000 naissances en moins. Actuellement, 55 000 enfants naissent chaque année, contre 80 000 il n’y a pas si longtemps. Parmi les enfants abandonnés, les Libanais, généralement malades, sont peu nombreux, mais il y a davantage d’Africains, de Philippins ou de Sri Lankais. Certaines mères, même rares, gardent les enfants qu’elles ont conçus hors mariage. Mais elles se cachent et ne tirent aucune fierté de leur maternité hors mariage », indique le pédiatre.
« Dans leur grande majorité, explique-t-il, les mères célibataires qui ont abandonné leur enfant ne veulent surtout pas être retrouvées. Car elles ne tiennent pas à se souvenir de cet épisode douloureux de leur existence. »
Certes, l’enfant adoptif ressent ce désir de rechercher ses parents biologiques, reconnaît le professeur Sacy, mais que dire des communautés religieuses qui ont reçu la confiance des mères célibataires ? Ont-elle le droit de briser cette confiance lorsqu’elles détiennent des informations qu’elles ont promis de ne pas divulguer ? « Les choses n’ont pas vraiment évolué au Liban, même après la signature de la Convention des droits de l’enfant », regrette le pédiatre.
Quant à l’adoption, lorsqu’elle est prise en charge par les communautés religieuses, moyennant une contrepartie financière qui couvre les frais administratifs et le séjour des enfants en institution, elle se fait généralement de manière légale.
« Mais certaines pratiques, déplore le professeur Sacy, relèvent plus du trafic d’enfants que de l’adoption. » Le pédiatre n’en dit pas plus, car, indique-t-il, « j’en ai entendu parler, mais je n’ai jamais été confronté à ce genre de pratique durant ma carrière ».

La mission de la crèche Saint-Vincent-de-Paul :
trouver une famille aimante à chaque enfant

La crèche Saint-Vincent-de-Paul des filles de la Charité est toujours au même emplacement, à Achrafieh, qu’il y a une quarantaine d’années. « À l’époque, nous recevions 2 à 3 nourrissons chaque nuit, jetés dans des paniers, des boîtes en carton à la porte de la crèche ou même abandonnés en pleine rue , raconte sœur Josèphe Azar. Aujourd’hui, nous en recevons juste 1 ou 2 par an. »
Les religieuses ont consacré leur vie à s’occuper de ces enfants dont personne ne voulait. Mission qu’elles accomplissent depuis 1848. « Mais à l’époque, poursuit la religieuse, l’adoption n’existait pas. Nous étions juste un orphelinat. » Ce n’est que depuis les années 1950 que l’adoption s’est développée au Liban. Les crèches gérées par les religieuses, situées dans les régions chrétiennes, donnaient les enfants qu’elles hébergeaient en adoption à des familles de la même religion, alors que les orphelinats situés dans les régions musulmanes donnaient leurs enfants abandonnés à des familles musulmanes. « Cette loi est toujours en vigueur, indique la religieuse, car il est considéré qu’un enfant abandonné en région chrétienne est né de parents chrétiens, et vice versa. »
Pour la religieuse, qui s’occupe des enfants à la crèche Saint-Vincent de Paul depuis 18 ans, trouver une famille adoptive à l’enfant lui permet de prendre un nouveau départ dans la vie. « C’est une véritable chance d’avoir été adopté par une bonne famille qui a de l’amour à donner, dit-elle. D’autres n’ont pas eu cette chance et ont fini leurs jours à l’orphelinat ou à l’asile », ajoute-t-elle. Mais les adoptés voyaient les choses différemment. Bien qu’ayant été adoptés par des familles aimantes, nombre d’entre eux se sont mis en contact avec les religieuses de la crèche pour tenter de retrouver leurs parents biologiques. « Ils ont tous été bienvenus chez nous, ils ont même pu consulter leurs dossiers et recueillir toutes les informations qui y figurent. Nous n’avons rien à cacher. Mais nous n’avons rien de plus à leur donner car nous n’avons aucun indice qui permette de retrouver leurs parents. Nous avons juste pu aider trois ou quatre personnes à retrouver leurs parents biologiques, mais cela s’est très mal passé. La déception était immense, et de nombreux problèmes ont surgi », déplore la religieuse.
Certains ont compris les mentalités du pays et se sont résignés ou mènent leurs recherches sereinement, informant la crèche de l’évolution de leur enquête, tout en y ajoutant des mots de remerciements. « Mais d’autres nous traitent de “voleurs de vie”, nous envoient des lettres insultantes, comme si nous étions responsables de leur abandon. Je ne comprends pas, j’ai de la peine », dit la religieuse.

Une mère adoptive témoigne : mes enfants à moi

Carole et son mari ont adopté deux nouveau-nés, âgés aujourd’hui de 18 et 10 ans. « Mes enfants, je les ai eus par l’intermédiaire d’un médecin, à la maternité, quelques jours après l’accouchement », raconte-t-elle. Quant à l’adoption, elle s’est passée très facilement, « car ce médecin a directement inscrit mes enfants en mon nom et celui de mon mari. Je n’ai eu aucune formalité à faire. Je n’ai absolument rien payé », dit-elle. « J’ai fait confiance à ce médecin à deux reprises et je ne l’ai jamais regretté. Je lui ai juste posé deux conditions à l’époque : je ne voulais pas que leurs parents biologiques sachent qui je suis et je ne voulais pas non plus les connaître. » Carole justifie son attitude par ce besoin d’être, elle-même, la mère de ses enfants. Rien ne devait entraver cette relation entre elle et ses enfants. « Si je les ai adoptés, c’est pour qu’ils soient mes propres enfants. Je ne supportais pas l’idée qu’une femme vienne un jour sonner à ma porte pour me réclamer mes enfants. »
Certaine qu’un jour ou l’autre, ses enfants ressentiront le besoin de rechercher leurs parents biologiques, Carole a gardé des indices, « comme le petit Poucet », dit-elle, qui aideront chacun d’entre eux à avancer dans son enquête. « La personne qui me les a confiés est toujours là, d’autres personnes savent aussi qui ils sont. C’est leur droit, leur vie, leur histoire », estime-t-elle. « Mais je ne vais pas moi-même provoquer cette recherche. Elle devra émaner d’un besoin qui leur est propre. Mais je serais étonnée qu’ils ne le fassent pas. Car si j’étais à leur place, moi aussi j’aurais voulu savoir. » Ce qu’elle ressentira le jour où ils le feront ? « C’est mon problème, dit-elle carrément, mais s’ils ont besoin de moi, je suis prête à les aider. »
Carole pense souvent aux parents biologiques de ses enfants, aux conditions qui les ont poussés à abandonner leurs enfants. Elle imagine des histoires, des conditions, des problèmes. La souffrance de ses enfants qui ont passé les premiers jours de leur vie à l’hôpital, sans chaleur, sans amour, elle en est consciente. Elle l’a fait sienne. Ce manque qu’ils ressentent probablement, cette blessure qui découle de l’abandon, elle en parle comme si elle était en elle.
Car elle voudrait compenser le fait qu’elle ne les a pas portés dans son ventre. Qu’elle a raté quelques jours de leur vie. C’est peut-être tout cela qui m’a poussé à les aimer par-dessus tout, à vouloir leur donner beaucoup plus d’amour qu’une mère « normale ».
L’amour de Carole pour ses enfants ne s’arrête pas là. Dans beaucoup de circonstances, elle ressent le besoin de les défendre, mais surtout de les protéger d’une mentalité encore rétrograde qui dénigre les liens d’adoption.

Anne-Marie EL-HAGE

12 juillet 2005

Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes

12/07/2005

Communiqué de presse
FEM/1514


Comité pour l’élimination de la

discrimination à l’égard des femmes

691e & 692e séances – matin & après-midi


DE NOMBREUX EXPERTS REGRETTENT L’ABSENCE DE PROGRÈS AU LIBAN EN FAVEUR DES FEMMES


Examinant le rapport initial et le deuxième rapport périodique du Liban sur la situation de la femme, de nombreux experts du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) ont estimé insuffisants les efforts du Gouvernement libanais à l’égard de la défense des droits des femmes, même si l’experte de l’Algérie a tenu à mettre l’accent sur les difficultés d’un pays où la vie économique et sociale s’est arrêtée entre 1973 et 1991.  Des experts ont notamment suggéré une réforme du Code pénal libanais qui sanctionne les violences domestiques.


L’experte du Bénin aconstaté que les rapports présentés par le Liban montraient en quelque sorte une attitude permissive de la part du gouvernement envers les entraves à la Convention. Elle en a appelé à une politique plus affirmée de la part du Gouvernement. Elle a affirmé que la nuance subtile faite dans les rapports entre la reconnaissance par la Constitution libanaise de l’égalité entre tous les citoyens devant la loi et l’absence de tout texte spécifique la gênait.  Il s’agit pour elle d’une forme d’ouverture à la discrimination, « il y a comme un ver dans la pomme », a-t-elle déclaré « car notre seul interlocuteur est le Gouvernement ».  L’experte de l’Algérie a exhorté le Gouvernement libanais à agir au plus vite pour rattraper son retard car,
a-t-elle rappelé, «quand les femmes avancent, c’est tout le pays qui avance».

Le Liban, qui a ratifié la Convention en 1996 mais qui, à ce jour, n’a pas ratifié le Protocole Facultatif, a présenté ce matin son rapport initial(2000) et son deuxième rapport (2005) par la voix de Mme Leila Azouri, membre de la Commission nationale pour la femme libanaise.


Le Liban a émis des réserves quant à trois articles de la Convention, dont l’article 16 qui a trait au mariage et à la famille, les libanais étant soumis à des lois confessionnelles différentes. Le Liban a également exprimé des réserves à propos de la disposition relative à la nationalité au paragraphe 2 de l’article 9 de la Convention et à propos du paragraphe 1 de l’article 29.


Dans le cadre des remarques de clôture, l’experte des Philippines et Présidente du Comité, Mme Rosario G. Manalo, a notamment inviter le Gouvernement libanais à ratifier le protocole facultatif à la Convention et à lever les réserves formulées à l’égard des articles 9, 16 et 29.  Elle a regretté la persistance de stéréotypes forts et d’une violence à l’égard des femmes considérées comme un phénomène normal de la sphère privée en suggérant au Liban d’y faire face par le biais d’une loi sur la discrimination et une formation du personnel du système judiciaire.


En outre, elle a mis l’accent sur la nécessité de mesures temporaires spéciales, qu’elle a définies comme le seul moyen d’assurer une présence conséquente des femmes dans la vie politique et publique, en notant l’urgence de traduire les bonnes intentions libanaises en actes en matière de promotion de la femme.


La représentante de la délégation libanaise a estimé qu’il fallait encore du temps au pays afin d’éliminer toute forme de discrimination contre les femmes, notamment en raison de la persistance de coutumes et des traditions discriminatoires.


Les membres de la CEDAW poursuivront leurs travaux demain matin mercredi 13 juillet à 10 heures avec l’examen des quatrième et cinquième rapports combinés de la République d’Irlande (CEDAW/C/IRL/3-4).


EXAMEN DES RAPPORTS PRÉSENTÉS PAR LES ÉTATS PARTIES EN APPLICATION DE L’ARTICLE 18 DE LA CONVENTION SUR L’ÉLIMINATION DE TOUTES LES FORMES DE DISCRIMINATION À L’ÉGARD DES FEMMES


Rapport initial et deuxième rapport combiné du Liban (CEDAW/C/LBN/1 et CEDAW/C/LBN/2)


Le Liban a ratifié la Convention en 1996 et à ce jour, n’a pas ratifié le Protocole Facultatif. 


Législation


La Constitution Libanaise ne proclame pas explicitement l’égalité entre les hommes et les femmes comme le font la plupart des autres Constitutions et comme l’exige la Convention mais elle reconnaît l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi.  Principal organe de défense des droits des femmes la Commission nationale pour la femme libanaise a été créée en 1998, en application des textes issus de la Conférence de Beijing.  Mais son rôle demeure un rôle consultatif.


Le Liban a exprimé des réserves à propos de l’article 16 de la Convention qui a trait au mariage et à la famille.  Cette réserve tient au fait que les Libanais ne sont pas soumis à une seule loi concernant leur statut personnel, mais que chaque libanais est soumis aux lois et aux tribunaux de sa communauté confessionnelle.


Le Liban a également exprimé des réserves à propos de la disposition relative à la

nationalité au paragraphe 2 de l’article 9 de la Convention.  La législation libanaise stipule que la nationalité d’un enfant est transmise par le père.


Le Liban a aussi exprimé des réserves à propos du paragraphe 1 de  l’article 29 qui déclare que tout différend entre deux ou plusieurs États parties sera réglé par voie de négociation et ne sera pas soumis à l’arbitrage ni à la Cour internationale de justice.  Suite à la signature de la Convention, un seul amendement mineur a été porté alors que plusieurs lois sont iniques à l’égard des femmes, lois qui doivent être amendées pour réaliser l’égalité requise par la Convention.


Le Code pénal libanais contient des dispositions discriminantes envers les femmes:

a)   Crimes d’honneur

Quiconque surprend son épouse, ou un de ses ascendants ou descendants ou sa soeur commettant l’adultère ou un rapport sexuel illicite ou dans une situation apparemment compromettante, et qui blesse ou tue l’un d’eux sans préméditation, sera jugé au bénéfice de circonstances atténuantes.


b)   Adultère

Une femme est condamnée pour adultère que l’acte ait lieu au domicile conjugal ou à tout autre endroit, tandis que l’homme ne le sera que s’il commet l’adultère sous le toit conjugal ou s’il entretient ouvertement une maîtresse. Mais les dispositions du code pénal libanais concernant l’adultère font actuellement l’objet d’un réexamen détaillé.


c)   Avortement

La législation libanaise interdit l’avortement et n’autorise l’interruption de grossesse exclusivement pour des raisons médicales dans des conditions spécifiquement déterminées.


d)   Atteintes à l’honneur

Certains articles du Code pénal exposent les femmes à la violence conjugale, sexuelle et psychologique.

e)   Prostitution

La loi détermine les conditions d’ouverture de maisons de prostitution et interdit formellement la prostitution clandestine. Elle sanctionne l’incitation à la débauche, l’homosexualité et quiconque séduit une femme ou une mineure.  Le Liban a signé le Protocole de Palerme qui prévient et sanctionne la traite des êtres humains, en réprimant notamment les clients.


Les femmes sont en revanche traitées sur un pied d’égalité avec les hommes dans le domaine juridique, en particulier en ce qui concerne leur capacité juridique et la gestion de leurs biens.


Violences


Étant donné l’absence de mécanismes officiels, institutionnels et sociaux qui permettraient de s’attaquer au problème de la violence, le Conseil libanais de lutte contre la violence faite aux femmes organise diverses réunions consultatives avec des personnalités religieuses responsables pour essayer d’élaborer des projets de loi sur la protection de la famille contre la violence, en étroite coopération avec un certain nombre de juges civils et religieux.


Stéréotypes


Dans la coutume en vigueur, l’homme continue d’être désigné comme chef de famille. Les stéréotypes relatifs aux hommes et aux femmes dans l’enseignement et les médias s’atténuent. Toutefois, les principales caractéristiques de ces stéréotypes persistent, et les mesures pour les réduire sont soit inexistantes soit insuffisantes.


Éducation, emploi et vie économique


Les taux d’inscription scolaire et universitaire des femmes ont fortement augmenté, dépassant parfois ceux des hommes.  Le pourcentage de femmes exerçant une activité économique par rapport au nombre total de femmes est passé de 9,5 % en 1970 à 14,7% en 1997. La plus grande part de cette amélioration tient davantage à des facteurs démographiques qu’à un plan de développement bien défini avec des objectifs précis ou à une sensibilisation générale de la société due à un meilleur niveau d’instruction, à un changement relatif des attitudes à l’égard du travail des femmes et aux séquelles de la guerre dévastatrice qui a sévi au Liban.

En raison de la baisse du taux d’analphabétisme des femmes, leurs activités

sont aujourd’hui plus diversifiées que dans les années 70.  Malgré l’amélioration du travail des femmes qui se traduit par leur participation accrue aux activités économiques entre 1970 et 1997, leur situation a à peine changé.


Le licenciement ou la menace de licenciement d’une femme durant la période de grossesse sont interdits, sauf s’il est établi qu’elle était employée ailleurs durant cette période. Le Code du travail interdit l’emploi des femmes dans les industries et emplois susceptibles de nuire à leur santé, à celle du foetus si la femme est enceinte et à la santé de ses enfants.


Toutefois, en 2000, la disposition de l’article 26 de la loi sur l’emploi qui interdisait le travail de nuit des femmes dans toutes les industries mécaniques et manuelles a été abrogée et remplacée par une nouvelle disposition qui interdit expressément toute discrimination fondée sur le sexe entre les salariés pour ce qui concerne le type de travail, le montant de la rémunération, le recrutement, la promotion, la formation professionnelle et la tenue vestimentaire.  Concernant le congé de maternité, en 2000, l’article 29 de la loi sur l’emploi a été modifié pour porter la durée du congé de maternité de 40 jours à plein salaire à sept semaines également à plein salaire, périodes pré et postnatale comprises. Mais, en dépit de ce progrès, la durée du congé de maternité demeure inférieure à celle prévue dans la Convention de l’OIT sur la protection de la maternité, que le Liban n’a pas ratifiée et qui stipule que cette durée ne doit pas être inférieure à 12 semaines, dont au moins six après l’accouchement.


Représentation politique


Aucune femme n’a jamais occupé les fonctions de Président de la république, de Président de l’Assemblée Nationale ou de Premier Ministre.  Aucun obstacle juridique n’empêche les femmes de participer à la vie politique.  Mais depuis l’indépendance du pays, aucune femme n’a jamais exercé des fonctions ministérielles propres à renforcer son statut et sa contribution à la vie politique et ce jusqu’à la constitution du dernier Gouvernement, le 26 octobre 2004, qui compte une femme Ministre d’État et une autre Ministre de l’industrie, ce qui est considéré comme un pas dans la bonne direction.


Présentation par l’État partie


Mme LEILA AZOURI, membre de la Commission nationale pour les femmes libanaises et chef de la délégation, a affirmé que la signature de la Convention, malgré les quelques réserves émises sur certains articles, montrait les efforts faits par le Liban pour arriver à la parité entre hommes et femmes.  Mme Azouri a affirmé que les femmes, sur le plan juridique, jouissaient des mêmes droits que les hommes.  Quel que soit leur statut marital, elles ont le droit d’acquérir ou de modifier leur citoyenneté libanaise.  Quant au travail et à la sécurité sociale, les lois ne font aucune distinction entre hommes et femmes.  Certaines discriminations constatées ont été corrigées après l’an 2000, c’est-à-dire après la publication du rapport initial.


L’éducation est la même pour tous au Liban, a insisté Mme Azouri, constatant que les femmes étaient de plus en plus nombreuses dans le système scolaire, du primaire à l’université.  Le système de santé est accessible aux femmes comme aux hommes, le taux de mortalité des femmes pendant les accouchements et des enfants en bas âge étant en diminution.  Dans la période entre les deux rapports (2000-2005) une loi pour la défense des droits des handicapés, hommes et femmes, a été adoptée au Liban.  Le deuxième rapport, a indiqué Mme Azouri, fait également part d’un nombre croissant de femmes dans le secteur politique, à tous les échelons de la représentation publique.


Concernant la Convention, elle a rappelé que le Liban avait des réserves limitées sur les articles 9, 16 et 29.  De nombreux codes personnels existent au Liban (mariage, successions, etc.) et constituent un obstacle traditionnel à l’application de certains de ces articles, car ils reflètent l’identité confessionnelle des personnes.  Mais des amendements apportés récemment à la Constitution libanaise prévoient de surmonter les tensions pour que petit à petit la société libanaise aille vers plus de modernité et pour que ces réserves soient un jour levées.  Mme Azouri a mis en lumière le travail des ONG en coordination avec l’Etat pour y parvenir (lutte contre les violences à l’égard des femmes par exemple).


Au cours de ces derniers mois, le Liban a tenu des élections parlementaires et le nombre de femmes parlementaires a connu une hausse sensible, passant de 3 à 6.  La représentante a affirmé que le nouveau Parlement libanais poursuivrait les travaux entrepris par le gouvernement précédent et modifierait ses réformes afin d’appliquer le f) de l’article 2(qui prévoit que l’Etat doit « prendre toutes les mesures appropriées pour  modifier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l’égard des femmes »).  Ce que le Liban fait pour arriver à l’égalité est une œuvre de longue haleine, a-t-elle déclaré, et cela nécessite une conjugaison des efforts du Gouvernement et de la société civile.


Mme Azouri a conclu en soulignant que les guerres ont toujours fait obstacle aux efforts entrepris par le Liban pour faire progresser la condition de la femme et a affirmé que le gouvernement comptait accorder aux femmes toute l’attention qu’elles méritent.


Questions des expertes et dialogue avec le Comité


Mme NAELA MOHAMED GABR, experte de l’Égypte, et Mme DUBRAVKA ŠIMONOVIC, experte de la Croatie ont demandé des précisions sur le projet de loi qui doit être adopté pour assurer l’égalité entre les hommes et les femmes et les moyens que le Liban souhaite mettre en œuvre pour aligner les lois sur les dispositions de la Convention.  Elles ont demandé quels obstacles s’opposaient à la mise en œuvre de la parité et de l’égalité entre les sexes.


Mme SALMA KHAN, experte du Bangladesh, a rappelé que l’article 12 de la Convention prévoyait que le Gouvernement prenne sans délais des mesures visant à mettre un terme à la discrimination dont étaient victimes les femmes.


Mme ZOU XIAOQIAO, experte de la Chine, a demandé des précisions sur les initiatives du Gouvernement libanais pour favoriser la mise en œuvre de la Convention et quelles agences ou institutions gouvernementales avaient pour rôle de suivre cette mise en œuvre.   Elle a demandé si le Gouvernement libanais avait l’intention de promouvoir cette Convention auprès du grand public et quel était le rôle des associations de femmes pour ce faire.


Mme MARIA REGINA TAVARES DA SILVA, experte du Portugal, s’est inquiétée de la persistance de stéréotypes dans la société libanaise en souhaitant des précisions sur les freins politiques toujours existant.  Elle a également demandé des précisions sur l’implication des femmes à la promotion de la parité entre les sexes.


Mme FRANÇOISE GASPARD, experte de la France, a regretté que la délégation du Liban n’a pas parfaitement respecté les directives du Comité en matière de présentation de rapport.  Elle a constaté un gouffre entre la position des femmes dans la société libanaise au niveau sociologique et leur rareté dans les instances de décisions, en notant qu’il n’y avait que 4,6% de femmes au sein du Parlement.  Elle a demandé si les événements récents permettaient d’espérer une évolution au regard des droits civils des femmes, notamment en matière de mariage civil. Alors, que la République se déclare démocratique, elle a souligné qu’une démocratie sans la participation des femmes demeurait une démocratie incomplète.


La représentante de la délégation a indiqué que même si la majorité des membres du Conseil des ministres étaient favorable à l’adoption d’une nouvelle loi sur la parité entre les sexes, la spécificité de la société libanaise a fait que ce projet n’a pu être adopté à ce jour.  Elle a estimé que, sans cette guerre tragique commencée en 1975, la société libanaise aurait été bien différente, en rappelant que dès 1972 le Liban avait adhéré à deux pactes internationaux.  Elle a reconnu que le Liban avait en fait régressé avec la guerre, en reconnaissant que le Code du statut personnel n’avait pas évolué depuis 1936.  Elle a précisé que les dispositions constitutionnelles primaient sur toutes autres dispositions juridiques ou législatives.  Même si la Constitution libanaise ne proclamait pas explicitement l’égalité entre les hommes et les femmes, elle a précisé que son préambule contenait une référence à la Charte des Nations Unies et à la Déclaration des droits de l’homme.  Elle a souligné les efforts de l’Université du Liban et des Facultés de droits sur le thème de l’intégration de la CEDAW dans le droit libanais.  Elle a précisé que les enfants, au Liban, étaient sensibilisés au contenu de la Déclaration des droits de l’homme et des dispositions complémentaires dès l’âge de 10 à 11 ans.


La représentante de la délégation libanaise a reconnu que la forme pour établir le rapport initial ne correspond pas aux recommandations du Comité.  En revanche, elle a affirmé que le deuxième rapport s’y conformait mieux et s’est engagée à ce que le prochain rapport suive de plus près les recommandations.  La majorité des femmes qui ont rédigé les rapports sont des femmes activistes et militantes faisant partie de la société civile.


Engageant une deuxième série de questions, l’expert des Pays-Bas,
M. CORNELIS FLINTERMAN, a demandé des précisions sur la répartition des pouvoirs entre le Conseil constitutionnel et le Conseil consultatif.  Les juristes, les tribunaux, connaissent-ils les obligations du Liban envers la Convention?  Il a demandé s’il y a eu un programme de formation à ce sujet  Les droits de l’homme sont inclusifs, ceux des femmes aussi, a-t-il rappelé. Quelle est la politique du Gouvernement pour éliminer les dispositions afin de lutter contre les discriminations envers les lesbiennes?

L’experte de la République de Corée, Mme HEISOO SHIN, a demandé si, au Liban, une femme peut porter un cas devant le Conseil constitutionnel. Rappelant que les rapports du Liban sont en retard, elle a suggéré par ailleurs que les troisième et quatrième rapports soient combinés lors de la prochaine présentation, c'est-à-dire en 2009. Elle a suggéré de consulter et de travailler en coopération avec la société civile, notamment les ONG féminines pour qu’elles fassent leurs commentaires.


L’experte de l’Allemagne et Vice-Présidente du Comité, Mme HANNA BEATE SCHÖPP-SCHILLING, a demandé si la délégation libanaise connaissait les déclarations du Comité concernant les réserves à l’article 16 qui vont, selon ces déclarations, à l’encontre de la Convention.  Elle a demandé s’il y a eu des effets négatifs de ces réserves envers les femmes notamment concernant l’accès aux soins ou à l’éducation ?


L’experte du Brésil et Vice-Présidente du Comité, Mme SILVIA PIMENTEL, a déploré qu’il n’existe pas de loi au Liban contre les violences faites aux femmes au sein de la famille.  Elle a voulu connaître les mesures législatives que le Gouvernement libanais a l’intention de mettre en place pour pallier ce manque.  Elle a jugé important d’annuler des articles de la loi libanaise comme celui concernant la répression des relations sexuelles entre les personnes du même sexe et l’article reconnaissant les crimes d’honneur.


L’experte de l’Italie, Mme TIZIANA MAIOLO a voulu savoir où en était l’abolition du confessionnalisme politique afin de parvenir au Liban à un véritable Etat laïque. Elle a également demandé où en était la réforme législative concernant notamment les crimes d’honneur et l’adultère.


La Présidente du Comité et experte des Philippines, Mme ROSARIO G. MANALO a voulu connaître l’état des relations entre le Conseil consultatif libanais et le Conseil constitutionnel. Une décision peut-elle être prise par le Conseil constitutionnel et peut-on ensuite faire appel devant le Conseil consultatif ?


Répondant à cette série de questions, la représentante de la délégation libanaise a apporté des précisions sur les différences entre le Conseil constitutionnel et le Conseil consultatif.  Elle a précisé que le Conseil consultatif, en tant que première autorité législative, pouvait être comparé au Conseil d’État français, dans le sens où il n’annulait pas les textes législatifs mais les textes exécutifs.  Quant au Conseil constitutionnel,  il peut annuler les dispositions législatives non conformes à la constitution.  Elle a précisé que les chefs religieux et les chefs de groupes religieux avaient le même pouvoir que le Président du Liban en ce qui concerne la saisine du Conseil constitutionnel pour vérifier la conformité d’un texte de loi avec la Constitution.


Répondant aux inquiétudes de certaines expertes sur les réserves formulées par le Liban à l’égard de l’article 9 de la Convention demandant aux États parties d’accorder aux femmes des droits égaux à ceux des hommes en ce qui concerne l’acquisition de la nationalité, elle a précisé qu’il n’y avait ni effet négatif de la nationalité sur l’aide médicale, ni  discrimination concernant la scolarisation d’enfants de mère non libanaise.  Elle a ajouté que les enfants dont la mère était libanaise avaient néanmoins la priorité pour obtenir un permis de travail.  Elle a estimé que le dialogue entre la communauté internationale, la société civile et les différentes confessions était vivant et donnait beaucoup d’espoir.


S’agissant de la violence domestique, une représentante de la délégation a souligné la volonté du Gouvernement libanais de mettre en place une législation visant à dissuader les auteurs de ces actes de violences en prévoyant des peines pour les responsables de tels actes.  Il existe divers programmes, a-t-elle précisé, ayant pour but de combattre les violences à l’égard des femmes dans notre société.  Elle a reconnu la nécessité de prendre des mesures qui deviendraient partie intégrante de la loi et pourraient être intégrées à terme dans la Constitution.  Elle a précisé que le nombre de plaintes avait augmenté montrant que les femmes n’avaient plus peur de faire ce pas et que cela avait entraîné une baisse de la violence.  Parce que les femmes n’ont plus peur de porter plainte, les actes de violence ont baissé de 75% en quatre ans.  Mais la possibilité de plainte, n’est pas suffisante sans l’avènement d’une législation prévoyant de sanctionner les auteurs de violence à l’égard des femmes.


En ce qui concerne les crimes d’honneur, les hommes ne pourront profiter d’aucune circonstance atténuante, a assuré la représentante de la délégation, avant d’ajouter : « nous ne baisserons pas les bras tant que nos amendements ne seront pas pris en compte par le Comité parlementaire pour la justice dans la réforme du Code pénal ».


Concernant l’article 3, experte du Bangladesh, a demandé des précisions sur le rôle de la  Commission des femmes libanaises créée en 1998 dans le but d’assurer le développement des femmes.  Elle a souhaite connaître le processus de choix des membres de cette Constitution et comment les 18 différents groupes ou confessions étaient représentés et avoir des précisions sur les crimes d’honneur commis par les frères, en s’inquiétant de la discrimination régnant au sein des familles.


L’Égypte, a demandé si les hommes étaient actifs dans les mécanismes visant à appuyer les droits des femmes et quels étaient les éléments principaux de la stratégie gouvernementale pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes dans les domaines de la vie économique et sociale, pour lutter contre les stéréotypes et améliorer l’image et la condition de la femme.


L’experte de la République de Corée a jugé insuffisantes et trop lentes les évolutions de la société libanaise à l’égard des femmes.  Elle a donc demandé si le Liban avait un plan d’action national pour réaliser la parité, et si oui, quels en étaient les domaines prioritaires et les objectifs précis.


L’experte du Japon, Mme FUMIKO SAIGA, a demandé à qui la Commission nationale pour la femme libanaise envoyait ses recommandations et quel était son rôle exactement.


L’experte du Bénin, MmeHUGUETTE BOKPE GNACADJA, a constaté que les rapports présentés par le Liban consacraient en quelque sorte une attitude permissive de la part du Gouvernement envers les contraventions à la Convention. Elle en a appelé à une politique plus affirmée de la part du Gouvernement. Elle a affirmé que la nuance subtile faite dans les rapports entre la reconnaissance par la Constitution libanaise de l’égalité entre tous les citoyens devant la loi et l’absence de tout texte spécifique la gênait. Il s’agit pour elle d’une forme d’ouverture à la discrimination, « il y a comme un ver dans la pomme », a-t-elle déclaré « car notre seul interlocuteur est le Gouvernement ».  De quelle marge le Gouvernement dispose-t-il, notamment par rapport à l’influence des communautés religieuses ?  « Rassurez-moi sur la volonté politique du Gouvernement de faire avancer les droits des femmes», a-t-elle conclu.


L’experte de la Malaisie, Mme MARY SHANTHI DAIRIAM, a demandé s’il y avait au Liban une politique concertée pour assurer l’égalité des droits des femmes et s’il y avait un calendrier pour réaliser cette politique.


Répondant à la série de questions des experts sur l’article 3 de la Convention, la représentante de la délégation libanaise a expliqué que la Commission Nationale pour la femme libanaise n’était pas une émanation de la société civile : elle a été créée en 1994 afin de préparer la Conférence de Beijing, puis a été prolongée et elle est maintenant rattachée au bureau du Premier Ministre.  Elle est constituée de personnes qui sont connues pour leurs activités en faveur des femmes, et la loi créant cette Commission prévoit que ses membres soient nommés par décret du Premier Ministre.  Elle est composée de 24 membres dont la majorité sont des femmes qui ont des activités et une affiliation avec des ONG.  Ses membres viennent de la société civile, il n’y a pas d’origine religieuse ou d’affiliation politique, a-t-elle affirmé, précisant cependant que son rôle était uniquement consultatif.


Elle a affirmé que le Liban avait un plan d’action, la Stratégie nationale pour les femmes, qui est un plan de travail pour la Commission nationale, élaborée après Beijing.  Ce plan comprend 6 objectifs :


-  parvenir à l’égalité complète dans la législation civile,

-  assurer les droits fondamentaux des femmes dans le cadre des droits prévus dans la Déclaration universelle des droits de l’homme,

-  donner aux femmes les moyens d’avoir une vie digne,

-  développer les talents et les compétences des femmes pour parvenir à l’égalité des chances,

-  avoir plus de femmes dans les structures de la vie publique,

-  promouvoir la légalité de l’égalité dans la culture sociale et les modèles de comportement.


Cette stratégie a plusieurs objectifs sur le plan législatif, notamment le respect des pactes et conventions internationaux, la mise en oeuvre de nouvelles lois, la promotion des droits des femmes dans tous les textes législatifs et l’élimination des réserves émises sur certains articles de la Convention.


Elle a assuré le Comité de toute la bonne volonté du Gouvernement libanais pour réaliser tous ces objectifs.  Mais elle a estimé qu’il restait beaucoup à faire et que le chemin serait long pour y parvenir.


Concernant l’article 5, Mme GLENDA P. SIMMS, experte de la Jamaïque, s’est interrogée sur les motivations réelles de la Commission nationale de la femme de défendre les droits de toutes les femmes.  Elle a souligné la nécessité d’examiner les dimensions de classes, en précisant que ce sont d’abord les femmes les plus pauvres qui sont victimes de discriminations.  Elle a rappelé que le Gouvernement libanais était responsable aussi des conditions de travail des étrangères et que la lutte contre la prostitution ne devait pas seulement s’adresser aux femmes mineures.


L’ experte du Japon, a souhaité des précisions sur le Conseil des médias, notant qu’il ne disposait d’aucun rôle de surveillance.  Elle a demandé des précisions sur les initiatives du Gouvernement libanais pour lutter contre les stéréotypes.

Mme VICTORIA POPESCU, experte de la Roumanie, a regretté que l’application de l’article 5 de la Convention portant sur les stéréotypes soit encore très critique au Liban. Elle a regretté la persistance de mentalité patriarcale et de préjugés sexistes dans la vie publique et privée, notant l’impact des différentes coutumes religieuses.  S’inquiétant d’une sorte de résignation et d’acceptation tacite de cette discrimination, elle a demandé comment le Gouvernement coopérait avec les ONG pour changer les conceptions sexistes de la société et quelle était sa réelle volonté de revoir les manuels scolaires pour promouvoir une vision égalitaire et moderne des femmes.


S’agissant de la violence à l’égard de la femme, Mme DORCAS COKER-APPIAH, experte du Ghana, a demandé si le Gouvernement accordait au Ministère des affaires sociales des moyens de fournir une protection et des services de santé aux femmes victimes de violences et s’il disposait de programmes de formation pour former les forces de l’ordre et le personnel des tribunaux aux besoins des femmes victimes de violence.


Mme KRISZTINA MORVAI, experte de la Hongrie, a demandé des précisions sur le nombre de femmes ayant trouvé la mort à la suite d’actes de violence domestique, le nombre de poursuite pénale par année contre les auteurs de telles violences et les systèmes de protection accessibles aux victimes.


En ce qui concerne l’article 6, Mme MARIA REGINA TAVARES DA SILVA, experte du Portugal, a demandé des informations sur l’existence et l’ampleur du phénomène de la traite des femmes et les services de santé disponibles pour les victimes des proxénètes.


Répondant aux questions relatives à l’article 5, une représentante de la délégation libanaise à assurer des efforts du Gouvernement libanais pour intégrer la dimension sexospécifique dans les manuels scolaires par le biais de directives très claires aux établissements produisant ces manuels.  Pour ce qui est de la violence, elle a précisé que les femmes militantes avaient été les premières à soulever ce problème auprès des ministères concernés et que la société civile était la première à avoir combattu ce phénomène dans les médias. Quant aux travailleurs migrants, a-t-elle ajouté, il existe un accord entre le Gouvernement et les ONG pour créer des refuges aux fins de la protection des femmes.  Elle a précisé que la culture de la lutte contre la violence était une culture assez nouvelle qu’il était d’autant plus difficile à promouvoir que la violence au sein de la famille est souvent considérée comme une question privée qui ne peut être rendue publique.


L’experte de la Hongrie a demandé si la prostituée, et notamment la prostituée mineure, est pour le Gouvernement une délinquante.


     Répondant aux questions des experts sur l’article 5, la représentante de la délégation a rappelé que les foyers secrets qui existent au Liban l’étaient afin de protéger les femmes et les enfants. Mais elle a mis en avant les obstacles rencontrés. Dans les médias, la femme est protégée mais certaines chaînes de télévision utilisent encore une image archaïque de la femme. Il y a tout de même une féminisation de l’information, et il y a beaucoup d’intérêt pour la dimension sexospécifique.  Concernant les domestiques, le droit du travail, a-t-elle reconnu, ne couvre pas tous les secteurs. Il y en a au moins 3 qui ne sont pas couverts, notamment le secteur agricole et les employés de maison. Mais elle a affirmé que ces secteurs étaient régis par le droit civil.  En 1983, la loi sur les urgences en matière de travail a été élargie, a-t-elle poursuivi. Tout ce qui peut atteindre un employé est couvert par ce nouveau texte.


Répondant aux questions sur l’article 6, la représentante de la délégationa rappelé que l’élément nouveau entre les 2 rapports, c’est la loi qui protège les délinquants mineurs alors qu’avant, ils étaient jugés en vertu du Code pénal. Après le rapport initial, une loi protégeant les mineurs, garçons et filles, a été votée et les protège notamment contre ceux qui les exploitent.  Elle  a donc espéré que dans le cadre de cette loi, les prostituées mineures ne soient pas poursuivies comme des criminelles mais qu’il y ait des mesures de prévention pour corriger la situation et non pas pour les punir.


     Concernant les articles 7 et 8, l’experte de la Chine a estimé que le pourcentage de femmes au niveau de la prise de décision politique demeurait très bas. Le nombre de parlementaires femmes au Liban est l’un des plus bas du monde.  Elle a donc demandé si le Gouvernement avait formulé des programmes à moyen ou long terme ou adopté des mesures temporaires spécifiques pour que ce nombre augmente.


L’experte de la Roumanie, s’est félicitée que la promotion de la participation des femmes à la vie politique et publique soit un objectif du Gouvernement libanais.  Elle a regretté une importante sous représentation des femmes tant au niveau national que local dans le domaine politique, tout en notant qu’il y avait six femmes parlementaires depuis les dernières élections alors qu’il n’y en avait aucune auparavant.  Elle a souhaité la mise en place de mesures spéciales provisoires pour encourager la participation des femmes à la vie politique, et notamment l’utilisation de quotas, qu’elle a défini comme d’autant plus indispensable que la société libanaise semble très marquée par les comportements sexistes. Elle a demandé des précisions sur la place des femmes dans les différents partis politiques, en s’inquiétant d’une diminution du nombre des femmes dans ces partis depuis les années 60.


L’experte de l’Algérie, Mme MERIEM BELMIHOUB-ZERDANI, a salué la volonté et la persévérance des Libanais malgré les contraintes historiques d’un Liban qui a été marqué par de longues années de guerre et de destruction et qui souffrait toujours du poids de la dette. Tout en se félicitant que le Liban ait formé de nombreuses femmes universitaires, elle a regretté que ces dernières demeurent sous-représentées dans le monde politique, et la vie publique en général.  Présentant la promotion de la femme comme le meilleur moyen de transformer le Liban, elle a exhorté ce pays à mettre en place des mesures temporaires spéciales pour favoriser la participation des femmes dans le monde politique, notamment par le biais de subventions aux partis politiques qui respecteraient des quotas de femmes.


L’experte de Cuba, Mme MAGALYS AROCHA DOMINGUEZ, a demandé des précisions sur les facteurs favorisant la sous-représentation des femmes dans les assemblés politique, nationale et locale.  Elle a estimé indispensable des stratégies et mesures concrètes qui permettraient aux femmes d’obtenir des postes non seulement lors des élections, mais aussi dans les postes de décisions de l’administration publique.


Concernant l’article 9, l’experte de la France, a demandé si une femme étrangère se mariant avec un libanais, ou un homme étranger se mariant avec une libanaise, pouvaient garder leur nationalité, et s’ils avaient la possibilité de transmettre leur nationalité à leur enfant, puisqu’il semble, au regard de la législation libanaise, que seul le père libanais peut transmettre sa nationalité.


M. CORNELIS FLINTERMAN, expert des Pays-Bas, appuyé dans ce sens par Mme DORCAS COKER-APPIAH, experte du Ghana, s’est demandé si les réserves formulées par le Liban sur l’alinéa 2 de l’article 9 étaient compatibles avec les buts et objectifs de la Convention.  Il a noté que l’on pouvait difficilement comprendre pourquoi un État s’opposerait à accorder à la femme des droits égaux à ceux de l’homme, en ce qui concerne la nationalité de leurs enfants.


Répondant aux questions sur la représentativité de la femme dans la vie politique, une représentante de la délégation libanaise a indiqué qu’il ne fallait pas oublier que la vie politique et économique s’était arrêtée au Liban de 1973 à 1991.  Elle a indiqué que la première mission du nouveau Parlement était de mettre au point une nouvelle législation relative aux élections, ce qui devrait permettre une participation plus importante des femmes. En ce qui concerne l’adoption de mesures temporaires, une représentante de la délégation a indiqué qu’une nouvelle loi électorale devrait permettre prochainement l’intégration d’un principe de quotas.


En réponse aux questions sur l’article 9 de la Convention, la représentante a précisé que quand un enfant est né hors mariage, il acquiert la citoyenneté de la mère, et s’il naît de parents inconnus, il se voit octroyer la citoyenneté libanaise.


Débutant une série de questions sur l’article 10, l’experte du Brésil et Vice-Présidente du Comité, Mme SILVIA PIMENTEL a demandé comment le gouvernement voulait structurer son plan « Education pour tous ».


L’experte de Cuba, Mme MAGALYS AROCHA DOMINGUEZ, a demandé des données concernant l’analphabétisme ventilées entre zones rurales et zones urbaines. Elle a voulu connaître également les mesures prises pour que les enseignants pénètrent dans les zones rurales.  Elle a demandé s’il y avait des classes pour les femmes adultes.


L’experte de Maurice, Mme PRAMILA PATTEN, s’est inquiétée de l’absence de structures publiques pour la petite enfance et de la différence de coûts entre écoles privées et publiques, les parents choisissant d’envoyer en priorité les garçons à l’école privée en raison des coûts trop élevés. Y a-t-il des aides publiques pour améliorer la situation de la scolarisation des filles?  Elle a également voulu connaître les mesures temporaires spécifiques, par exemple des systèmes de bourses pour les filles organisés par le Gouvernement pour faire disparaître les disparités entre les sexes.


Au sujet de l’article 11 de la Convention, l’experte du Bangladesh, Mme SALMA KHAN a constaté qu’au Liban, des stéréotypes lient les femmes à des secteurs économiques précis.  Elle a souhaité connaître la structure des salaires dans le secteur privé.  Elle a également demandé plus de détails sur les conditions de vie des travailleuses migrantes.


L’experte de Maurice a demandé ce que faisait le Gouvernement pour corriger les discriminations que rencontrent les femmes sur le marché du travail.


Répondant aux questions sur l’article 10, une représentante de la délégationa affirmé que des efforts ont été déployés pour élargir l’éducation sans discrimination aux zones rurales.  Le plan « Education pour tous » prévu jusqu’en 2015 permet d’établir un contenu d’enseignement obligatoire pour tous mais il n’est pas encore mis en œuvre. Des écoles traditionnelles ont été ouvertes aux abords des villes, et des programmes pour les enseignants sont en place pour les inciter à aller enseigner dans les campagnes. Ils doivent enseigner 5 ans en zone rurale avant d’enseigner en ville.  Des mesures sexospécifiques sont en place pour l’enseignement supérieur dans certains domaines (droit, journalisme, etc.). L’analphabétisme est en baisse, il a été réduit de moitié chez les femmes en 10 ans.  Elle a admis que les zones rurales restent les premières touchées mais a affirmé que des centres pour lutter contre l’analphabétisme ont été ouverts, en partenariat entre l’Etat et les ONG.


En matière de formation permanente, elle a indiqué qu’un département du Ministère du travail ciblait les besoins des femmes en mettant l’accent sur les femmes des zones rurales ou défavorisées.  Elle a ajouté que les statistiques permettaient de constater que les femmes commençaient à accéder à des domaines professionnels traditionnellement réservés aux hommes.  S’agissant des opportunités d’emploi, une représentante de la délégation a assuré qu’il n’y avait pas de discrimination en matière de prestations sociales et que les travailleurs étrangers et libanais étaient traités de la même façon.  Un service spécial, a-t-elle ajouté, se charge de suivre le travail des étrangers de leur arrivée à leur départ du Liban.  Quant aux conditions de travail des femmes libanaises, les statistiques mettent en évidence une amélioration même si les rémunérations ne sont toujours pas en phase avec le niveau de formation des femmes.  Elle a indiqué qu’il ne pouvait y avoir de différence de salaire entre hommes et femmes dans l’administration publique compte tenu d’une grille de salaire très stricte.


Concernant l’article 12, Mme SILVIA PIMENTEL, experte du Brésil, a demandé si la baisse du taux de natalité était due à un emploi maintenant possible des contraceptifs croissant et si une femme victime de viol pouvait avoir recours à un avortement.


L’experte de la Malaisie, a demandé s’il y avait une disparité dans l’accès pour les femmes aux médicaments et ce que le Gouvernement comptait entreprendre pour que les femmes puissent accéder sans discrimination aux soins.  Elle a souhaité savoir si des programmes étaient consacrés spécifiquement aux personnes âgés, aux taux de mortalité maternelle et aux séquelles des avortements illégaux.


Concernant l’article 14, Mme ANAMAH TAN, experte de Singapour, a demandé ce que le Gouvernement libanais comptait entreprendre pour améliorer la situation des femmes rurales.  Elle s’est particulièrement inquiétée des problèmes en matière d’adduction d’eau et d’assainissement dans les zones rurales en souhaitant des statistiques précises en ce domaine.


L’experte de l’Allemagne, a demandé si le Gouvernement envisageait un effort holistique et intégré en direction des femmes rurales et s’il y avait un calendrier et des objectifs chiffrés en ce domaine.

Mme GLENDA P. SIMMS, experte de la Jamaïque, a souhaité des informations sur la stabilité démographique des zones rurales et la proportion des femmes parmi les travailleurs ruraux en demandant une attention particulière aux femmes rurales qui travaillent la terre.


Répondant aux questions relatives à la santé, une représentante de la délégation libanaise a reconnu l’absence de statistiques sur l’avortement.  Elle a précisé que même les ONG ne s’étaient pas préoccupées de cette question.  Pour ce qui est des soins de santé, une représentante a indiqué que tous les travailleurs ayant des postes permanents étaient couverts par le fonds de solidarité et la sécurité sociale indépendamment de leur sexe.  Pour ce qui est de la femme rurale, une autre représentante a mis l’accent sur les différences entre les zones rurales limitrophe aux grandes villes et celles qui en sont éloignées.  Même si les femmes ne représentent que 7% des propriétaires de terres agricoles, leur situation s’améliore d’autant plus qu’elles ont accès à des méthodes de planification familiale qui réduisent la taille des familles.  Elle a précisé que les zones les plus pauvres étaient celles limitrophes des grandes villes.


En ce qui concerne les articles 14 et 15, Notant que la loi sur l’adultère et d’autres lois étaient contraires à la Convention, Mme DUBRAVKA ŠIMONOVIC, experte de la Croatie, a demandé des explications sur la persistance de législations discriminatoires ou contraires à la Convention.  Si Mme ANAMAH TAN, experte de Singapour, a demandé si le Gouvernement du Liban prévoyait d’amender le Code pénal dans le but de pénaliser la violence au foyer, Mme HUGUETTE BOKPE GNACADJA, experte de Bénin, a souhaité connaître les intentions du Gouvernement par rapport à l’élimination des crimes d’honneur.  Elle a aussi demandé si les législations confessionnelles avaient intégré les nouvelles mesures législatives en faveur des femmes.  Elle a également souhaité savoir quelle législation confessionnelle s’imposait dans le cas d’un mariage entre deux personnes de confessions différentes.  Comment détermine t-on le tribunal confessionnel qui s’impose en cas d’un différend entre deux époux de religions différentes, a-t-elle demandé.


Notant que chaque libanais était soumis aux lois et à un des 18 tribunaux confessionnels, l’experte de l’Algérie, Mme MERIEM BELMIHOUB-ZERDANI, a demandé  s’il existait effectivement 18 façons de rendre la justice au Liban.  Elle a suggéré la rédaction d’un code civil unique s’appliquant à tous les libanais, tout en laissant à la sphère privée la possibilité de faire des mariages religieux.


Répondant à cette dernière série de questions, la représentante de la délégation du Liban a assuré que son pays s’est engagé à respecter de façon graduelle l’égalité totale entre hommes et femmes.  Pour ce qui est de la violence domestique, elle a indiqué que les femmes soutenues par la société civile dénonçaient tous les cas de violence.  Tous les efforts sont déployés, a-t-elle assuré, afin de promulguer une loi garantissant l’élimination de la discrimination à l’égard de la femme.  S’agissant des différences entre les 18 lois confessionnelles, elle a précisé que c’était la loi confessionnelle utilisée pour le mariage qui va servir de référence pour régler toutes les relations entre l’époux et l’épouse.  Même si les époux sont de confession différente, ils ne peuvent choisir qu’une religion de mariage.


Concluant les débats, l’experte des Philippines et Présidente du Comité, ROSARIO G. MANALO a constaté les efforts déployés par le Gouvernement libanais pour aboutir à une égalité entre hommes et femmes. Mais elle a demandé au Gouvernement de ratifier le protocole facultatif à la Convention et a suggéré que le Liban lève toutes les réserves qu’il a émises sur les articles 9, 16 et 29.


La présidente du Comité s’est dite inquiète de l’absence de dispositions dans les lois sur l’égalité entre hommes et femmes et a suggéré d’inclure dans ses lois une définition précise de la discrimination.  Elle s’est félicitée de la création de la Commission Nationale pour la femme libanaise mais a estimé que cette Commission devait avoir plus de ressources.  Elle a suggéré la création d’une mission stratégique et d’un plan d’action pour la promotion des femmes dans la vie politique.


Elle a déploré que les violences soient acceptées comme faisant partie du mode de vie libanais et a suggéré que le Gouvernement prenne des mesures sérieuses grâce à des lois et une meilleure formation de tout le personnel du système judicaire et policier.  Elle a également exhorté le Gouvernement à mettre en place des mesures sur l’adultère, les crimes d’honneur et les violences à l’égard des travailleuses migrantes et à l’égard des stéréotypes, ainsi que des mesures garantissant l’égalité dans tous les domaines, notamment des mesures temporaires spéciales pour l’équité dans la vie politique et publique.


Enfin, elle a estimé qu’il fallait au Liban un code personnel uni pour renforcer égalité entre femmes et hommes.  «Les intentions existent mais ce qui compte ce sont les actes”, a-t-elle conclu.


Dans ses dernières remarques, le chef de la délégation libanaise, Mme LEILA AZOURI, a pris note de la demande adressée au gouvernement libanais de progresser dans les efforts entrepris afin de parvenir à une véritable égalité entre les hommes et les femmes du Liban. Elle s’est engagée à poursuivre le processus engagé, malgré toutes les contraintes et difficultés particulières au Liban, dans l’intérêt de la mise en œuvre des buts et objectifs de la Convention.


*  ***  *

06 novembre 2004

L'hebdo Magazine

Association des Dames de la Charité
Aider les plus démunis

Secourir sans aucune discrimination les plus démunies, c'est la dure mission à laquelle se sont attelées de concert l'Association des Dames de la Charité (fondée en 1856) et les Filles de la Charité, depuis Achrafié.

Mardi matin, dix heures. Un brouhaha général s'élève dans la salle de réunion du centre social des Filles de la Charité, située à proximité de la place Sassine, à Achrafié. Une vingtaine de membres sont là pour discuter de l'avancement de leurs projets avec sœur Maggy Harfouche, l'une des Filles de la Charité, et Maya Chami, la présidente de l'association. Toutes ces femmes sont bénévoles, et tentent de porter secours aux familles démunies, aux veuves sans ressources. Quelles que soient leur nationalité et leur religion, toutes les personnes dans le besoin peuvent requérir l'aide des Dames et Filles de la Charité, malgré les maigres finances dont celles-ci disposent.
Dès le début de la réunion, en quelques minutes, les idées fusent, les réactions éclatent, le dynamisme est de rigueur ici. Toujours enthousiaste et volontaire, sœur Maggy lance devant l'assemblée sa nouvelle idée. Pourquoi ne pas aider une famille à acheter un four, qui permettrait de produire des manakish que l'on pourrait vendre dans le quartier? L'idée semble plaire, mais coûte cher. Chacune des dames présentes -toutes des bénévoles- donne son avis, pèse le pour et le contre. Aucune décision ne sera prise aujourd'hui, mais l'idée de sœur Maggy reste dans toutes les têtes, car cela permettrait de faire travailler plusieurs personnes dans le besoin. Quelques minutes plus tard, une autre dame, toute fière, exhibe des chapelets en perles, ainsi qu'un tuyau de narguilé recouvert de perles colorées. Ces objets ont été confectionnés par des détenus condamnés à vie, à la prison de Roumié. «Nous animons des ateliers, au cours desquels les détenus peuvent fabriquer des objets, que nous allons ensuite vendre, pour donner de l'argent à leurs familles», explique-t-elle. Aussitôt, chacune des femmes commence à sortir quelques billets pour acheter un chapelet.

De véritables projets

Plus que de l'assistanat, ce sont de véritables projets qu'essayent de mettre en place les Dames de la Charité, en relation étroite avec les Filles de la Charité. Quand une personne dans le besoin vient frapper à la porte du centre, l'association ne donnera pas d'argent. En revanche, elle proposera des solutions. «Nous accueillons tout le monde, soulignent en chœur sœur Maggy et Maya Chami, et nous pratiquons ici une entraide mutuelle, qui est stimulante pour tout le monde». «Je préfère aider les gens qui travaillent», commente la présidente de l'association depuis six ans, mais qui en est membre depuis 1973. «Connaître l'autre, l'écouter, découvrir ses aspirations, l'aider à se promouvoir en soutenant sa lutte contre sa propre pauvreté», c'est la devise de l'Association des Dames de la Charité, qui demeure la plus ancienne association caritative du Liban. Par exemple, tous les jours, quelques femmes s'affairent dans la grande cuisine du centre de Sassine. De grandes marmites sont sur le feu, et la table est couverte de légumes à éplucher. «Pendant le mois de Ramadan, explique sœur Maggy, nous préparons 650 repas chauds tous les jours pour les étrangers en situation irrégulière détenus au centre de rétention de Beyrouth». L'opération est financée par Caritas Migrants. Des femmes dans le besoin viennent cuisiner pour ce projet, et perçoivent en échange une somme d'argent qui les aidera à faire vivre leur famille. D'autres confectionneront des plats libanais ou des confitures maisons, qui seront ensuite revendues par l'association. Chez les Dames de la Charité, tout fonctionne avec ce système d'entraide, qui permet à chacun de trouver son compte en aidant son prochain.
Dans son bureau, sœur Maggy dispose aussi d'un fichier de personnes cherchant du travail, de l'aide ménagère à la cuisinière, en passant par le jardinier. Régulièrement, des Libanais appellent pour proposer un emploi. «Lorsque la main d'oeuvre étrangère fait défaut, ou quand le personnel de maison rentre au pays pour un mois, il n'est pas rare que l'on nous contacte pour trouver une personne qui assurera l'intérim».
D'ailleurs, dans les différentes antennes de l'association, les salariés qui ont été embauchés sont pour la plupart des personnes en difficulté sociale. A Karm el-Zeitoun, où se trouve le dispensaire, sœur Bernadette, 82 ans, gère la pharmacie avec peu de moyens, et tente d'organiser le centre médical Rose Kettaneh, du nom de l'ancienne présidente de l'association. Celui-ci accueille des personnes défavorisées qui nécessitent des soins, que cela concerne le médical ou les soins dentaires. Et si on lui demande comment elle parvient à acheter les médicaments ­ pour la plupart destinés aux diabétiques, cardiaques, et autres maladies chroniques ­, elle répond que dès qu'elle reçoit un don, qu'il s'agisse de 20 ou de 100 dollars, elle file acheter des médicaments. «Nous avons un gros problème pour nous en procurer», explique sœur Maggy, «car ils sont très chers». Au premier étage du dispensaire se trouve la clinique dentaire, dotée d'un matériel tout relatif, mais qui permet au moins d'assurer des soins basiques. Environ une quinzaine des habitants démunis du quartier bénéficient de ces soins à prix modiques, grâce à la participation d'un dentiste qui casse ses prix. Un peu plus loin, dans une autre ruelle de Karm el-Zeitoun se trouve une autre annexe du centre social des Filles de la Charité. Marcelle, veuve, a été engagée pour s'occuper de ce centre. Elle s'occupe ici des travaux quotidiens, accueille les gens du quartier, fournit les renseignements nécessaires. Mais surtout, elle gère ce que les Filles appellent le «vestiaire». Là, de nombreux vêtements en bon état pour hommes, femmes et enfants sont entreposés, puis vendus à des prix symboliques variant de 1 à 4 dollars. «Nous faisons cela pour préserver la dignité des pauvres, et nous les vendons à des prix très bas, sauf un jour par mois, ou nous organisons une solderie... gratuite», avancent sœur Maggy et Maya Chami. Même chose pour le soutien scolaire, dispensé dans une salle du premier étage. «Pour que les parents soient sensibilisés et responsabilisés, nous leur demandons environ 10000 Livres libanaises par mois pour l'accueil de leurs enfants». Tous les jours, une vingtaine d'enfants âgés de 6 à 11 ans bénéficient ainsi d'une étude surveillée, après l'école, qui leur permettra de faire leurs devoirs, d'emprunter des livres, en toute sérénité. Une personne du quartier, instruite, a été embauchée pour les aider à revoir leurs leçons et à rattraper leur retard.

300 à 400 familles aidées

Aujourd'hui, sœur Maggy et Maya Chami voudraient bien avancer, et monter d'autres projets. Mais rien n'est facile quand les financements se sont de plus en plus rares. «On aide environ 300 à 400 familles avec un budget mensuel de 5 millions de livres libanaises», déclarent-elles. Bref, ce n'est pas évident, d'autant que la classe moyenne disparaît et que la pauvreté grandit dans le pays. Sont-elles optimistes pour l'avenir? «On ne peut pas l'être par les temps qui courent, mais on ne désespère pas». Parmi les projets qu'elles aimeraient mettre en place, celui de l'alphabétisation des mamans de Karm el-Zeitoun, pour qu'elles puissent à leur tour faire travailler leurs enfants.


Pour «un monde meilleur»

Chaque été, près de soixante-dix enfants sont accueillis à la montagne, dans une colonie, pour leur apprendre à «tisser des liens pour un monde meilleur», selon le thème fixé cette année. Pendant 21 jours, des enfants issus de différents niveaux socio-économiques et de plusieurs nationalités (Palestiniens, Irakiens, Libanais, Autrichiens, Syriens, Français et Malaisiens etc.) se retrouvent à Kfarzebian. Des activités et sorties leur sont proposées, permettant aux enfants de se connaître et d'apprendre à vivre ensemble.

30 octobre 2004

TEMOIGNAGE DE SYLVIE

Née au Liban, adoptée en France.

Je m'appelle Sylvie Poupelin Valin, et le lendemain de ma naissance les soeurs sont venues me chercher pour m'emmener à la crèche, et 2 mois après, je suis partie pour la FRANCE en VENDEE où j'ai été adoptée par une famille généreuse et superbe à qui je dois tout

J'ai passé une adolescence rebelle, j'étais bien dans ma tête, enfin je le croyais. Jamais je ne voulais entendre parler du LIBAN, quand la télévision était allumée, je quittais la table, tout ça pour dire que finalement ça mûrissait à son rythme.

En 1992, mon 1er fils est né, ça allait, je commençais à me poser des questions, mais sans plus, ma vie continuait... Trois ans après en 1995, mon second fils arrive, j'était comblée, 2 enfants un mari, une vie tout à fait normale. Cela a bien demandé 2 à 3 ans mais plus tard, là j'ai pété les plombs, comme on dit, le passé s'est réveillé en moi, des questions sans réponses et sans réponses on ne peut pas avancer. Mes enfants finalement à qui ressemblaient-ils ?

Un jour, par hasard, on m'a communiqué le numéro de téléphone de l'association des enfants adoptés du Liban et je me suis mise en contact avec eux. C'est un grand soulagement de savoir qu’on n’est pas seul à être différent des autres.

Aujourd’hui, je suis à la recherche de mes origines et de mon passé, pour pouvoir avancer dans ma vie, j’ai besoin de savoir qui je suis, car je n'ai pas d'identité.

Professionnellement c'est une vraie catastrophe, je ne n'arrive pas à me stabiliser. Tout est flou dans ma tête. Pourtant il faut avancer parce ce qu'on n'a pas le choix. Pour mes enfants et mon mari, il le faut, mais c'est quand même très dur.

Il n'y a pas une journée où mon passé n'est pas présent. Mais par où commencer ?

Moi-même dans ma tête, j’ai beaucoup mûri dernièrement, mais l'on n’efface pas un passé que l’on n’a jamais connu et sans le connaître, je ne peux pas avancer.

Cela fait 1 ans à peu près, que je fais une thérapie, ça m'aide à m'accepter comme je suis, mais ça ne répond pas à mes questions, toujours ses questions qui me prennent la tête et auxquelles peut-être, je n'aurai jamais de réponses, j’en suis tout à fait consciente, malgré tout j'ai toujours un espoir.

Je ne suis jamais retournée dans mon pays, car je suppose que le moment n'était pas venu, mais maintenant que je suis prête à y aller, financièrement je ne peux pas, car actuellement je suis au chômage, mais ce n'est que partie remise. Voir la terre ou je suis née, connaître mon pays qui me hante tant, et qui me manque aussi.

Aujourd’hui je suis en attente de mon dossier, pour pouvoir me stabiliser, me construire, être mieux dans ma tête et pouvoir vivre ma vie pleinement. Car ses doutes, ces manques, c’est très dur à vivre et un jour peut-être pouvoir raconter une belle histoire à mes enfants qui me posent énormément de questions dont je n'ai pas la réponse. Donc finalement, toute ma famille est affectée par mon histoire.

Voilà quelques lignes de mon histoire. Merci à tous.

Sylvie

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05 août 2004

L'orient le jour

Un véritable parcours du combattant qui se solde souvent par un échec
Les enfants adoptés à la recherche de leurs origines libanaises

Emil Gustafsson est né le 7 août 1978 et a été adopté en janvier 1979 par un couple mi-danois, mi-suédois. Dans le cadre de sa quête de ses parents, il a participé à une émission
sur une télévision
libanaise.

Pascale Picard Porhel est née à Beyrouth le 15 août 1968 sous le nom fictif de Myriam Haffar. Ce n’est qu’en 1969 qu’elle est abandonnée à la crèche Saint-Vincent-de-Paul, et en mai 1970 qu’elle est adoptée par des Français.

Ils s’appellent Daniel Drennan, Laurencia Gouasdoué, Nathalie Broden-Barbareau, Madeleine Christinaz, Pascale Porhel, Arjen Kamsteeg, Marie-Hélène Le Moal, Emil Gustaffsson, Fabienne Buhl, Sylvie Popelin ou François Denoyers. Leurs noms ne vous diront rien. Ils sont français, britanniques, suédois, suisses, hollandais, canadiens ou américains. Mais les porteurs de ces noms ont tous une chose en commun : ils sont nés au Liban, il y a vingt, trente ou quarante ans, de parents libanais, du moins le pensent-ils. C’est à partir d’un e-mail, envoyé à L’Orient-Le Jour par Daniel Drennan, que nous avons pu nous mettre en contact avec eux, par téléphone ou par messagerie électronique.
Dès leur plus tendre enfance, comme des centaines d’enfants nés au Liban, généralement de mères célibataires, ils ont été abandonnés à la porte de la crèche et pris en charge par les religieuses, avant d’être adoptés par des couples étrangers.
La chance d’avoir été adoptés, d’avoir reçu l’amour, l’éducation, le confort matériel. Ils la reconnaissent tous, indéniablement. Mais ils n’en ressentent pas moins cette souffrance, propre à tous les enfants abandonnés, d’avoir été rejetés par leurs géniteurs, de ne pas savoir à qui ils ressemblent, de ne pas comprendre pourquoi ils ont été abandonnés.
Leur bonne adaptation à leur famille et à leur pays d’adoption, leur vie bien remplie, ne les ont pas empêchés de chercher par-dessus tout à renouer avec le Liban afin d’y retrouver leurs origines, leurs familles, leurs mères surtout. D’autant qu’ils veulent comprendre les raisons qui ont poussé ces dernières à se défaire d’eux, à les rayer de leur vie. Mais au Liban, c’est à un mur qu’ils se sont heurtés. Car, à part de rares exceptions, rien ni personne ne peut les aider à retrouver leurs parents biologiques. Sœur Agnès, la mère supérieure de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, qui les avait recueillis lorsqu’ils venaient de naître, et qui était la mémoire vivante de l’institution, n’est plus de ce monde.
Sur les registres de ces enfants abandonnés, des noms d’emprunt, souvent inventés, donnés aux enfants par les religieuses soucieuses de leur donner une identité, mais qui ne permettent en aucun cas de retracer une appartenance familiale quelconque. D’ailleurs, à l’époque, les religieuses étaient tenues de protéger les filles-mères, dont la grossesse non désirée devait être tue et cachée de la famille, du clan. Ces filles, soucieuses de s’éviter la honte d’une grossesse extraconjugale, incapables de se faire avorter par manque d’argent, ou refusant de le faire pour des considérations religieuses, n’avaient souvent d’autre choix que de fuir ainsi les foudres familiales ou claniques. Elles craignaient d’être victimes de ces crimes d’honneur perpétrés par les pères ou frères de celles qui ont sali l’honneur de leur famille en entretenant des relations amoureuses hors mariage.
Dans les témoignages de ces « enfants adoptés » transparaît la souffrance de l’enfance abandonnée, de la recherche sans issue, des questions sans réponses. Les émotions jaillissent, dans les mots, dans les textes. Les voix s’emplissent de larmes. Difficile pour ces hommes et ces femmes d’une quarantaine d’années, d’accepter de tourner la page sans avoir reçu les informations recherchées, au terme d’un voyage au Liban. Difficile pour ces personnes, au type méditerranéen et qui revendiquent tout haut leurs origines libanaises, de se sentir chez eux, dans ce pays aux mœurs si différentes de leur pays d’adoption, où le droit à la reconnaissance des origines n’existe pas.
Nous n’avons pas la prétention de vouloir aider ces personnes, qui ont formé l’association des enfants adoptés au Liban, l’ADEAL, à retrouver leurs parents et leurs origines. Du moins pouvons-nous leur donner la parole, mais aussi sensibiliser l’opinion libanaise à la souffrance qu’ils vivent au quotidien et aux interrogations qui jalonnent leur existence. Ces témoignages, ainsi que l’objectif de l’association qu’ils ont formée, constitueront la première partie de notre dossier. La loi libanaise concernant l’adoption, ainsi que l’avis de pédiatres et des religieuses de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, seront exposés dans une seconde partie.

I - Témoignages - « Il est difficile de savoir où l’on va quand on ne sait pas d’où l’on vient »
Une interrogation lancinante : « Pourquoi maman m’a-t-elle abandonné ? »

La démarche de ces « adoptés » vient d’un désir profond de retrouver « leurs racines » libanaises, ou des connexions leur permettant de récolter ne serait-ce que des bribes d’informations concernant leurs origines, leurs familles et plus particulièrement leurs mères biologiques. Ce désir, ils le ressentent en eux depuis toujours, malgré l’amour qu’ils ont reçu de leurs parents adoptifs. Leur équilibre personnel en dépend d’ailleurs. Taraudés par l’obsession de retrouver leurs mères, mais aussi de comprendre les motivations qui ont poussé celles-ci à les abandonner, ils ont fait le voyage au Liban plusieurs fois, ont frappé à toutes les portes, celles des crèches, des hôpitaux, des maternités, des pédiatres, des avocats, avant de se rendre à la triste évidence que leur recherche n’avait que de minces chances d’aboutir, par manque de structures. D’autres n’ont ressenti le besoin d’entreprendre cette démarche qu’après avoir eu des enfants, au fil des années. Certains ne sont jamais allés plus loin que la recherche d’une simple information, par Internet. Chez les uns et les autres, le souci de ménager leurs parents adoptifs domine, des parents qu’ils aiment très fort et qu’ils ne voudraient blesser en aucun cas, malgré l’incompréhension qui s’installe parfois.
« Il est difficile de savoir où l’on va quand on ne sait pas d’où l’on vient » : c’est en ces termes que Nathalie Broden-Barbareau, née en 1965 et adoptée par des parents français à l’âge de 10 jours, résume son désir d’en savoir plus sur ses origines, d’enquêter, de chercher, comme tant d’autres hommes ou femmes, aujourd’hui adultes, qui ont souffert de l’abandon. Ces personnes sont partagées entre le sentiment de reconnaissance vis-à-vis de leurs parents adoptifs et le désir, qui les hante, de retrouver leurs parents biologiques, et plus particulièrement leur mère, ou de découvrir le moindre indice qui les aiderait dans leur recherche. Une mère à laquelle ils n’en veulent pas, mais dont ils voudraient tant comprendre les motifs. Peut-être était-elle trop pauvre et sans ressources ? Peut-être a-t-elle été obligée d’abandonner son enfant pour avoir la possibilité de refaire sa vie ? Peut-être était-elle effectivement une femme de mauvaise vie ?

Que de questions sans réponses
« C’est surtout à ma mère que je pense », observe Madeleine Christinaz, née en 1967 et adoptée 4 mois après sa naissance par un couple suisse. « Mon père, j’y pense peu. Je me demande sans cesse dans quelles circonstances il m’a abandonnée », poursuit-elle.
Les scénarios se multiplient dans l’esprit des « adoptés », comme pour excuser le geste commis par leur mère. Ce qu’ils ne veulent surtout pas, c’est condamner le geste de cette dernière, même si celui-ci est irréparable, même s’ils ne le comprennent toujours pas. « Il est si facile de condamner, de blâmer, d’en vouloir à quelqu’un, remarque Mme Broden-Barbareau. Mais il est malhonnête de rendre quelqu’un responsable. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est faire face. D’ailleurs, chacun de nous n’a-t-il pas sa croix à porter ? »
Daniel Drennan, lui, est moins catégorique. Adopté à trois semaines par des parents américains, il déclare respecter les décisions, de part et d’autre : « Tant celle de m’abandonner que celle de m’adopter, dit-il. Et puis, qui sait ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas été adopté ? »
Les retrouvailles ? Ils en imaginent souvent le scénario, même s’ils savent que les chances de retrouver un jour leurs parents sont minces. Un scénario idéalisé, surtout dans les moments de tristesse. « C’est surtout à mon anniversaire que j’imagine des retrouvailles avec ma mère, lance Nathalie Broden-Barbareau. Si cela arrive, j’aurais peur qu’elle me rejette. Mais je ne lui en veux pas. Je pense que j’ai même la capacité de l’aimer. J’ai gardé pour elle une place dans mon cœur. Et si elle a refait sa vie, je serais discrète, pour que sa famille ne sache rien de son passé », ajoute-t-elle, avec une note d’espoir.
Idyllique pour certains, ce scénario des retrouvailles constitue un véritable risque pour d’autres. Conscient du danger que représente pour lui le fait d’imaginer une rencontre éventuelle avec ses parents, Daniel Drennan se refuse à s’inventer un scénario aussi romancé. « Je réalise le fossé culturel qui nous sépare aujourd’hui, car j’ai grandi dans une autre région du monde. C’est pourquoi je suis persuadé que ma rencontre avec mes parents biologiques pourrait répondre à mes questions, mais ne changera pas grand-chose à ma vie. Et puis ma famille adoptive est si aimante et si attentionnée », note-t-il.

Les noms empruntés, un véritable choc
Pour les « adoptés » du Liban, de nombreuses questions resteront donc sans réponses. Les recherches qu’ils ont entreprises, ils les ont ont commencées à partir de la crèche qui les a hébergés, en l’occurrence, la crèche Saint-Vincent-de-Paul d’Achrafieh pour la majorité des personnes qui témoignent ici. En effet, dès le début de leur investigation, une immense déception les attendait systématiquement. Une déception qu’ils décrivent tous comme un véritable choc et qui les a rendus suspicieux à l’égard des religieuses elles-mêmes ou de toute autre personne qui prétendait leur fournir une information sans preuve.
Inscrits à la crèche sous des noms de famille d’emprunt, visiblement inventés de toutes pièces – genre Malou ou Sarem – ils réalisent soudainement qu’ils ne disposent d’aucun indice qui leur permette d’aller de l’avant. D’autant que la supérieure qui les avait hébergés, sœur Agnès, et qui aurait pu les aider dans leur recherche, est, depuis, décédée. « À la lecture de mon certificat de naissance où figuraient des noms fictifs, tous mes espoirs de retrouver mes origines se sont envolés », raconte Pascale Porhel. Inscrite sous le nom libanais de Myriam Haffar, nom inconnu au Liban, la jeune femme, née en août 1968, n’a eu aucun indice lui permettant de continuer ses recherches.
D’autres ont refusé de s’arrêter là. Malgré sa déception, après consultation de son dossier à la crèche, Madeleine Christinaz a tenu à poursuivre ses investigations. Frappant à différentes portes, elle a même consulté les archives des hôpitaux et contacté des journalistes, avant de se rendre à l’évidence qu’avoir un enfant hors mariage au Liban était un sujet tabou.
Pour Emil Gustaffsson, aujourd’hui âgé de 25 ans et adopté en 1979 par des parents suédois qu’il adore, le scénario était inlassablement le même. Sa recherche, une véritable obsession au départ, l’a même mené à témoigner sur une chaîne libanaise de télévision. Malgré la solidarité dont il a bénéficié, il n’a jamais pu aboutir à un résultat. Désorienté au départ, il envisage aujourd’hui l’avenir avec plus de sérénité. « Il faut dire que je ne m’attendais pas à grand-chose, précise-t-il. Et je garde de mes voyages au Liban un souvenir inoubliable. »

Un manque qui empêche d’aller de l’avant
La quête des parents biologiques, les femmes en ressentent le besoin à partir du moment où elles deviennent elles-mêmes mères. Les hommes, eux, s’y lancent, comme une étape nécessaire de leur vie.
Même s’il craint que ses recherches n’aboutissent pas, car l’orphelinat n’a gardé aucun registre le concernant, Daniel Drennan tient à les poursuivre et envisage même de venir habiter bientôt au Liban pour quelque temps. Car il sait qu’il pourrait regretter un jour de ne pas l’avoir fait.
Arjen Kamsteeg, adopté en 1976 par des parents hollandais, par l’intermédiaire du révérend Ibrahim Khalil Chemayel, est tout aussi déterminé. « Chaque fois que j’essaie de poursuivre mes recherches, je me heurte à des réponses évasives. Mais je persévère et espère un jour trouver la vérité, non seulement pour moi-même, mais pour que tous les enfants adoptés du monde puissent un jour retrouver leurs parents », dit-il
Ces investigations ne seraient-elles pas tout simplement une perte de temps ? Pour l’ensemble des adoptés, elles résultent d’une véritable obsession d’en savoir plus, car ils voudraient tant combler ce manque, ce trou dans leur vie qui les empêche de vivre, d’avancer.
« Tant que je vivrai, de nombreuses questions me hanteront et j’ai l’impression qu’elles m’empêchent parfois d’avancer », observe Madeleine Christinaz. Comme elle, d’autres enfants, abandonnés par leurs parents, sentent que ces interrogations, ce manque dans leur vie, les empêchent d’aller de l’avant. Il en est de même pour Sylvie Popelin qui n’arrive pas à trouver d’équilibre ni même d’identité, malgré l’amour qu’elle a reçu de ses parents adoptifs. « Je ne sais pas qui je suis, dit-elle. Je n’arrive pas à me stabiliser professionnellement. Je n’avance pas. J’ai besoin d’en savoir plus. » D’ailleurs, malgré un suivi psychologique, la jeune femme, aujourd’hui mère de famille de 26 ans, n’arrive toujours pas à combler ce trou dans sa vie. « C’est très dur de trouver sa place quand on est adopté », constate-t-elle.
À force de volonté, d’autres réagissent mieux, ou alors se lancent des défis, juste pour montrer qu’ils sont capables de combler ce manque. « Un suivi psychologique m’aurait beaucoup aidée, estime Nathalie Broden-Barbereau. J’étais, certes, orgueilleuse, mais seule ma force de caractère m’a permis de m’en sortir. »
Une chose est certaine. Tous les enfants abandonnés du monde gardent en eux des séquelles, plus ou moins bien gérées. Mais au terme des recherches, qu’elles aient abouti ou non, les adoptés natifs du Liban que nous avons pu contacter se sentent plus sereins, retrouvent malgré tout un certain équilibre, d’autant plus qu’ils sont heureux d’avoir découvert leur patrie d’origine, le Liban, auquel ils vouent un attachement indélébile. Même s’ils réalisent qu’ils ont quelque part idéalisé ce pays aux mœurs si différentes de leurs pays d’adoption, même s’ils ressentent une certaine déception de n’être pas considérés par les Libanais comme tels, ils éprouvent le sentiment d’avoir accompli quelque chose et continuent d’espérer, au plus profond d’eux-mêmes, retrouver leurs parents biologiques.

L’équilibre retrouvé en dépit de ce manque qui vous habite

Alexandrine, née en 1965, adoptée par des parents français en 1969, a longtemps cherché sa famille biologique au Liban. Désormais, elle ne cherche plus, du moins pas activement, freinée par le manque de structures lui permettant de retrouver sa famille. « Il est important d’initier la quête, mais il faut s’en sortir, à un moment donné », dit-elle. C’est en paix avec elle-même qu’elle vit aujourd’hui, installée au Liban depuis 16 mois. Mais elle évoque sa souffrance, son isolement, ce mal-être inconscient qui la poussait à avoir besoin de communiquer avec tous ceux qui sont dans son cas. « Cela rapproche et soulage », constate-t-elle. Elle parle aussi de cette révolte contre les religieuses qui l’a longtemps habitée : « Je les rendais responsables de mon éloignement de mon pays natal », dit-elle. Un éloignement qu’elle n’a jamais accepté, même si elle reconnaît avoir été adoptée par des parents « super ». Des parents auxquels elle reproche néanmoins d’avoir changé son prénom, son identité, tirant ainsi un trait sur son passé, sur ces quatre années passées à la crèche. « Ils n’ont pas compris que je voulais savoir », dit-elle. « Ils m’ont appelée Alexandrine alors que je m’appelais Nelly Siham. » D’ailleurs, ce prénom, la jeune femme le revendique encore. Car il pourrait être le lien entre elle et sa famille naturelle. Refusant d’être l’enfant idéal dont rêvait ses parents, Alexandrine s’est longtemps rebellée : « Je n’avais pas les yeux bleux comme eux, je n’étais pas BCBG comme ils voulaient que je le sois. Je donnais des surnoms à ma mère, plutôt que de l’appeler maman. Elle en a souffert. Était-ce volontaire de ma part ? »
Ce n’est qu’à partir du moment où sa famille adoptive a compris son désir de rechercher ses origines qu’Alexandrine est redevenue « l’enfant idéal », tant désiré par ses parents. « Pour eux, c’était un crève-cœur de me voir effectuer ces recherches, mais ils m’ont soutenue. » Cette relation tumultueuse a finalement évolué pour devenir un véritable amour partagé et sincère entre la jeune femme et ses parents. « Je peux, à présent, parler de ma mère adoptive en l’appelant maman », dit-elle.
Progressivement, après avoir réalisé que la quête de ses origines était un sujet tabou au Liban, Alexandrine a été capable d’évoluer, grâce à ses parents adoptifs et aux religieuses de la crèche. Mais entre-temps, le seul moyen a été de médiatiser sa recherche et de faire un appel à témoin sur une chaîne télévisée libanaise. Aujourd’hui, elle écrit et tente d’évoluer professionnellement, heureuse d’avoir trouvé un certain équilibre, même si, quelque part, ce vide du passé a laissé des cicatrices.
Elle voudrait surtout faire avancer les choses, pour que les enfants adoptés puissent, un jour, mieux vivre le mystère de leur naissance.
E-mail: nellysiham@hotmail.com

L’Adeal, une association d’entraide

L’Association des enfants adoptés du Liban (Adeal) a été créée en 2002, à l’initiative de cinq personnes, dont Laurencia Gouasdoué qui en est l’actuelle présidente. L’objectif de l’association est de favoriser les contacts et les rencontres entre les adoptés du Liban, qu’ils viennent de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, des sœurs du Bon Pasteur ou d’ailleurs. L’Adeal tente aussi de soutenir dans leurs démarches les personnes en quête de leurs origines.
Aujourd’hui, près de 70 adoptés natifs du Liban entretiennent, grâce à l’association, des relations plus ou moins régulières. La majorité d’entre eux vient de la crèche Saint-Vincent-de-Paul et est établie en France, en Suisse et aux États-Unis.
«Depuis la fin de la guerre, nous écrit Laurencia Gouasdoué, nous sommes de plus en plus nombreux à retourner au Liban, visiter notre pays d’origine, découvrir la crèche et les religieuses qui ont su nous accueillir les premières semaines ou les premiers mois de notre vie. C’est aussi un besoin vital qui nous anime lors de ce retour : retrouver nos origines, connaître notre mère biologique, savoir les circonstances exactes de notre abandon. C’est une plaie qui ne se cicatrise pas, cette privation de notre histoire, cette absence d’informations sur les quelques jours de notre vie qui précèdent l’accueil à l’orphelinat. Beaucoup d’entre nous éprouvent un sentiment de vide. Bien sûr, on sait que nos parents adoptifs ont eu recours à une filière légale pour nous adopter, mais que savons-nous d’autre ? Rien. L’histoire se résume en peu de choses dans un dossier. Quelques pièces administratives, un jugement de tribunal ecclésiastique. Parfois un courrier des religieuses ou des parents adoptifs apporte une touche d’émotion à la sécheresse administrative. Et pourtant, combien d’attentes de notre part, combien de questions qui nous taraudent souvent en secret. L’association est là, pour libérer la parole, pour apporter les premières informations sur la crèche, les conditions d’abandon, mais aussi sur le Liban. »
Pour améliorer ce travail de lien entre adoptés, l’association dispose d’un site Internet http://adeal.org.free.fr
Les contacts peuvent se faire par le biais de l’Adeal à l’adresse suivante: adeal_liban@hotmail.com

Marie-Hélène le Moal a retrouvé sa mère biologique grâce à son frère autiste.
Mais la déception est immense. On la voit ici avec ses deux enfants.

Retrouver sa mère biologique : bonheur et déception

Marie-Hélène le Moal fait partie des rares personnes dont les recherches pour retrouver ses parents biologiques ont abouti. De passage au Liban l’année dernière, après 29 ans passés en France, elle a retrouvé sa mère au bout de deux jours, « une femme éduquée, trilingue, qui semble assez aisée », selon la jeune femme. « Une femme à laquelle je ressemble, dit-elle avec fierté. C’est grâce à mon frère autiste, abandonné comme moi, que les religieuses de la crèche se sont souvenues de ma mère », précise-t-elle. Et d’ajouter : « Cela fait plaisir de connaître enfin ses racines, même si la vérité est parfois dure. »
Marie-Hélène parle du bonheur des retrouvailles, mais elle évoque aussi les différentes versions des circonstances de son abandon que lui a racontées sa mère biologique sans jamais lui dire la vérité. La jeune femme apprend d’abord que sa mère la croyait mort-née, puis que son père biologique avait forcé cette dernière à abandonner sa fille. « Je désespère de connaître la vérité, regrette Mme Le Moal. J’ai bien essayé de lui poser les questions qui me hantent. J’ai tout fait pour lui tirer les vers du nez, mais chaque fois, elle m’a raconté quelque chose de différent. »
Aujourd’hui, alors que la jeune femme est retournée en France, les conversations téléphoniques entre elle et sa mère se limitent souvent à des banalités : « Elle me parle de la pluie et du beau temps, alors que j’ai besoin d’un réel échange entre nous, déplore Marie-Hélène le Moal. D’ailleurs, elle ne me contacte jamais si je ne l’appelle pas moi-même. Et pourtant, se console la jeune femme, ma mère semblait heureuse de me voir. Et moi, je voulais tellement savoir qui m’a donné la vie, surtout à partir du moment où j’ai moi-même eu des enfants. »
Mûrie par son expérience, Marie-Hélène le Moal ne cache pas sa déception. « Je me sens prête à tirer un trait sur elle, car je l’ai retrouvée, et désormais, l’obsession et l’angoisse qui me hantaient ont disparu ».
Quant à l’amour qu’elle porte à ses parents adoptifs, il n’a rien perdu de son intensité. « On ne peut pas remettre en question l’amour pour ses parents adoptifs parce qu’on a deux mères. Aujourd’hui, j’ai une mère biologique, mais c’est vers ma mère adoptive que je me tourne lorsque j’ai des soucis », conclut-elle.

Dossier réalisé par Anne-Marie EL-HAGE

MAGAZINE NOUN

enq1

Une discrimination certaine, dans les lois et les pratiques, existe toujours à l'égard de la femme libanaise, qui peine à acquérir certains de ses droits fondamentaux. Pourtant, la Constitution libanaise affirme l'égalité de tous les Libanais, quant aux droits civils et politiques notamment. Par ailleurs, Le Liban a signé de nombreux traités visant à l'amélioration de la situation de la femme, notamment la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, considérée comme la Déclaration universelle des droits de la femme. Noun dresse un état des lieux.

En 1996, le Liban signe la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW, en anglais). Hélas, au lieu de profiter de cette signature pour moderniser sa législation et la rendre conforme à la Constitution en établissant l'égalité entre les citoyens sans distinction de genre (pris ici au sens social), le Liban a préféré stagner dans la situation discriminatoire actuelle. Concrètement, le Liban a exploité la possibilité qu'offre la CEDAW d'apporter à la Convention des limitations concernant son champ d'application. Notre Etat y est donc allé de son lot de réserves, ce qui prouve assez l'absence de la volonté politique indispensable pour reconnaître à la femme libanaise une citoyenneté à part entière. Si cette convention affirme l'obligation des Etats de garantir l'égalité des hommes et des femmes dans tous les domaines: économique, civil, culturel, politique, le Liban en a exclu les deux principales dispositions qui nous intéressent ici: la possibilité pour la femme de transmettre la nationalité à ses enfants et celle d'avoir "les mêmes droits et les mêmes responsabilités au cours du mariage et lors de sa dissolution, les mêmes droits et les mêmes responsabilités en tant que parents (...), les mêmes droits et responsabilités en matière de tutelle, de curatelle, de garde et d'adoption des enfants (...), les mêmes droits personnels au mari et à la femme (...) en ce qui concerne le choix du nom de famille (...)" Sous l'impulsion d'organisations internationales et d'organisations non gouvernementales actives dans la lutte contre toute forme de discrimination envers la femme, de très légers progrès ont certes été réalisés, notamment au niveau des allocations sociales, du congé maternité et du crime d'honneur. Mais la situation est loin de s'améliorer dans les domaines principaux, celui de la nationalité, du statut personnel - qui réglemente les fiançailles, le mariage, la filiation, la tutelle, la garde des enfants et la pension alimentaire - et de la participation économique et politique.

Discriminations flagrantes et préjugés primitifs
"La plus grave atteinte aux droits de la femme est sa citoyenneté manquante", affirme Lina Abou Habib, présidente du Centre de recherche et d'entraînement sur le développement (CRTD, en anglais). Pour le législateur, le citoyen est mâle, la femme étant celle qui suit. Cette conception d'une citoyenneté de deuxième rang se traduit notamment au niveau de la nationalité et du statut personnel. Celui-ci est laissé au libre arbitre des communautés confessionnelles, qui viennent donc s'interposer entre l'Etat et le citoyen. "L'Etat affirme ainsi n'avoir de relations qu'avec les hommes, poursuit Lina Abou Habib, puisqu'il n'existe pas d'élément féminin dans la hiérarchie religieuse." Le problème de l'Etat démissionnaire mis à part, les pratiques discriminatoires sont encouragées au sein des institutions, à commencer par la famille, et le contenu du statut personnel n'est pas seul en cause. En plus de la soumission des relations mari-épouse à un code rigide, la discrimination entre filles et fils en faveur de ces derniers, y compris par la mère, perpétue les inégalités, puisque les filles devenues mères vont reproduire le système. Cette éducation constitue un frein certain à l'évolution des mentalités et à l'acquisition du réflexe de l'égalité des genres. Le marché du travail est également discriminatoire: pratique du harcèlement sexuel, promotion plus lente pour les femmes, jugées moins productives par rapport aux hommes. Ce préjugé n'est pas le moindre. D'après des études menées sur le terrain par le CRTD, les hommes, toutes classes sociales et économiques confondues, considèrent les femmes comme émotives, incapables de prendre une décision, irrationnelles, mesquines, ne s'aimant pas les unes les autres, moins intelligentes (que les hommes, évidemment!), ou alors "aussi intelligentes que les hommes sauf quand elles sont enceintes", dixit - excusez du peu - un universitaire! Autant de qualificatifs qu'on pourrait employer à l'égard de certains de nos hommes politiques, y compris les plus en vue, mais qui ne les empêchent pourtant pas d'accéder aux fonctions qui sont les leurs.

Les atteintes aux droits de la femme
La nationalité La femme mariée à un étranger ne peut lui transmettre sa nationalité libanaise, pas plus qu'aux enfants nés de cette union. Cette situation crée des complications importantes, d'autant plus que, d'après les résultats d'une étude régionale menée par le CRTD et publiée en février 2004, les femmes ignorent souvent ce déni de leur droit, ou, si elles en ont connaissance, en ignorent les conséquences sur le plan pratique: nécessité d'un permis de séjour avec toute la paperasserie et les tracasseries administratives; impossibilité d'accès au système de santé public et gratuit; restrictions quant au marché de l'emploi; problèmes de succession; inadaptation des enfants, qui ne sont pas considérés comme Libanais... Les problèmes les plus graves se rencontrent parmi les femmes ayant épousé un ressortissant arabe (elles ne peuvent pas enregistrer l'enfant si le mari est absent ou en voyage). Pour justifier que la femme libanaise ne puisse pas transmettre la nationalité à ses enfants, des arguments politiques et confessionnels - le refus de naturaliser les Palestiniens et de perturber l'équilibre démographique entre les communautés religieuses - sont avancés. Or, ces raisonnements ne tiennent pas la route. Comme le souligne Me Ziad Baroud, secrétaire général de l'Association libanaise pour la démocratie des élections, "le Conseil constitutionnel a admis que les Palestiniens soient exclus de la loi sur l'appropriation par des étrangers de biens immobiliers au Liban. Pourquoi ne pas appliquer, en attendant une solution juste pour tout le monde, la même exclusion au niveau de la nationalité, concernant les Libanaises épousant des Palestiniens?" Des arguments plus terre à terre sont aussi avancés: est-ce que tous les hommes palestiniens vont épouser des Libanaises? L'impossibilité pour la femme libanaise de transmettre sa nationalité a-t-elle empêché la guerre de 75-90 d'éclater? Dans un Etat moderne, rien ne peut en réalité justifier l'interdiction faite à une femme de donner sa nationalité à ses enfants.

Statut personnel
Le problème du statut personnel au Liban est que ses dispositions sont laissées à la discrétion des 18 communautés religieuses reconnues: 18 communautés et presque autant de statuts personnels. Comme le déclarait la regrettée Laure Moghaïzel en 1991, "les lois du statut personnel sont variablement injustes à l'égard des femmes. Non seulement elles établissent une discrimination entre l'homme et la femme, mais entre les femmes elles-mêmes, érigeant des barrières entre les citoyens, ce qui est en contradiction avec les principes de la démocratie et la Charte des droits de l'homme", et de la CEDAW, pourrions-nous ajouter aujourd'hui. Sans vouloir entrer dans les méandres de la réglementation propre à chaque communauté, voici tout au moins les dispositions dont l'injustice ou l'anachronisme paraissent les plus flagrants:
1- La tutelle appartient au père dans toutes les communautés (à l'exception de la communauté israélite). De cette reconnaissance exclusive, découlent l'impossibilité pour une mère d'ouvrir un compte bancaire à ses enfants, même si c'est elle seule qui y contribue financièrement; la nécessité d'obtenir l'autorisation du père préalablement au voyage des enfants, y compris avec la mère; l'autorisation du père préalable à la demande d'un passeport... De plus, en cas de décès du père, la mère ne devient pas automatiquement la tutrice de ses enfants! Chez les musulmans, le grand-père paternel des enfants en devient le tuteur légal ou, à défaut, les hommes du côté de la mère (la tutelle sur les biens étant cependant exclue dans ce cas). Chez les chrétiens, il faut distinguer entre orthodoxes et catholiques. Chez les premiers, le grand-père paternel devient tuteur légal en cas de décès du père ou, à défaut, la personne désignée par le tribunal. Chez les seconds, le tuteur est celui que le père a désigné avant son décès ou, à défaut, celui que le tribunal désigne, la mère venant en premier, à moins qu'elle se remarie, puis le grand-père paternel.
2- La garde des enfants: sauf exception, toutes les communautés donnent la priorité à la mère jusqu'à l'âge de 7 ans pour les garçons, 9 ans pour les filles; chez les chiites, la période passe à 2 ans pour les garçons et 7 ans pour les filles, ce qui ne devrait pas étonner étant donné que l'âge du mariage légal de celles-ci est fixé à 9 ans à condition qu'elles aient eu leurs règles, contre 15 ans pour les garçons; chez les catholiques, le tribunal fixe le droit de garde en fonction du meilleur intérêt de l'enfant.
3- Le divorce: chez les orthodoxes, le mari peut demander le divorce, notamment s'il se révèle que la femme n'était pas vierge le jour du mariage, à moins que le mari n'en ait eu connaissance au préalable; si la femme avorte sans la connaissance et le consentement de son mari; si le mari interdit à son épouse de fréquenter un lieu donné ou des personnes de réputation douteuse et qu'elle ne se plie pas à cette interdiction. Chez les sunnites, le droit de demander le divorce est reconnu à la femme, à condition qu'elle demande la osmat lors du contrat de mariage et que le mari accepte. Elle peut également demander la séparation dans certains cas précis. 4- La succession: les communautés non musulmanes sont soumises depuis 1959 à une loi civile qui reconnaît l'égalité entre les successeurs, quel que soit leur genre. Il n'en va pas de même chez les musulmans, chez qui l'homme hérite du double de la part de la femme. Par ailleurs, le mariage entre un chrétien et une musulmane prive celle-ci de son droit d'hériter. C'est aussi le cas du musulman qui épouse une chrétienne. Il faut souligner que le pouvoir juridictionnel détenu par les tribunaux religieux donne lieu à certains abus au détriment de la femme, en matière de pension alimentaire en cas de divorce ou même pour l'obtention du divorce ou de la garde des enfants, y compris dans les cas où la faute du mari est établie.

Adultère
Que dire d'une loi si franchement inique envers les femmes, qu'aucun prétexte, même bancal, ne peut justifier? Que justement, elle est franche et ne s'encombre pas de détours? 3 mois à 2 ans d'emprisonnement pour la femme adultérine, 1 mois à 1 an d'emprisonnement pour le mari adultérin, à la condition - dans le cas de l'homme, est-il besoin de préciser - que l'adultère ait été "consommé" au domicile conjugal, ou que la liaison soit notoire. Pour se consoler, on pourra toujours se prévaloir de ce que l'amant d'une femme adultérine, s'il est marié, encourt la même peine que celle-ci. Le législateur aurait pu se montrer encore plus discriminatoire en établissant des peines différentes pour la femme et l'amant! Toujours au chapitre de l'indulgence du législateur vis-à-vis des hommes, Me Ziad Baroud relève qu'aucune loi ne pénalise le client d'une prostituée qui, elle, encourt en revanche une peine de prison pouvant aller jusqu'à un an. Droit fiscal Si le père et la mère travaillent, l'homme seul bénéficie d'un abattement sur les enfants. La femme n'en bénéficie que si le mari décède ou s'il devient handicapé et cesse par conséquent toute activité. De même, si la femme ne travaille pas, le mari bénéficie d'un abattement. L'inverse n'est pas vrai: si la femme travaille et que le mari est inactif, la femme ne tire profit d'aucun abattement sur ses revenus pour le calcul du montant de l'impôt.

La participation politique
Avec 2,3% de femmes siégeant au Parlement, le Liban occupe la 105e place au classement mondial! Là encore, le système patriarcal fait des ravages au niveau de l'égalité des genres. Comme le souligne Lina Abou Habib, "comment une société fondée sur un tel système peut accepter d'être représentée ou gérée par une femme?" Une candidate se présentant aux élections municipales s'est ainsi entendu demander s'il "n'y avait pas d'hommes dans sa famille pour la représenter?" Ces constatations ont amené plus d'une personne à se demander s'il ne serait pas judicieux d'introduire le système des quotas dans la loi électorale. Même ceux qui ont des oppositions de principe - sans compter les difficultés de mise en place - y voient une étape transitoire indispensable pour ancrer la participation féminine à la vie publique et à la prise de décision. Une proposition en ce sens avait été faite au Parlement, la veille des élections municipales en avril 2004, sans résultat: absence de volonté ou conscientisation insuffisante sur la nécessité de la présence de femmes dans la vie politique? A lire absolument, le rapport de Transparency International, intitulé "Corruption Perceptions Index 2003", qui établit un lien entre la présence de femmes au pouvoir et un taux de corruption très bas. Encore faut-il que celles qui parviennent au pouvoir aident leurs consœurs et qu'elles aient le courage de remettre en cause le système patriarcal, même si c'est grâce à lui qu'elles sont parvenues à leur poste.

Les progrès réalisés
Si le droit libanais du travail reconnaît, depuis 1946 notamment, une égalité de principe entre employées et employés, il a fallu attendre tout de même l'an 2000 pour que la loi interdise expressément à l'employeur toute discrimination en raison du genre concernant la nature du travail, la rémunération, l'emploi, la promotion, l'augmentation de salaire, la formation continue et l'habillement! Dans la foulée, le législateur a augmenté la durée du congé maternité, qui est passé de 40 jours à 7 semaines (9 jours de gagnés) et a interdit le licenciement d'une femme enceinte, possibilité qui était ouverte à l'employeur, jusqu'à l'an 2000 donc, durant les 5 premiers mois de la grossesse. L'acquis principal reste cependant la perception désormais égalitaire des droits de l'affilié à la Caisse nationale de Sécurité sociale, quel que soit son genre. Jusqu'en décembre 2002, seul l'affilié de sexe masculin bénéficiait de toutes les prestations de la sécurité sociale, car considéré comme celui qui subvient aux besoins de la famille. L'employée ne pouvait profiter des indemnités familiales qu'en cas de divorce et si un jugement lui conférait la garde des enfants, qu'en cas de veuvage, ou si le mari était incapable de travailler. De plus, la CNSS pouvait demander le remboursement par l'affiliée des prestations financières reçues au nom de ses enfants. Ces multiples discriminations ont eu un impact sur "la participation incroyablement faible des femmes dans le secteur économique dit formel", comme l'affirme Lina Abou Habib. La présence des femmes est par contre importante dans le secteur informel (agriculture, artisanat, travaux non rémunérés tels le travail à la maison, la petite confection...), où elles ne bénéficient pas de la protection de la loi, donc d'aucun droit, et où le travail, en plus d'être aléatoire, est mal rémunéré. Sur le terrain, le rapport du PNUD sur les objectifs de développement du Millenium (septembre 2003) confirme la faiblesse de la participation de la femme au cycle économique et décrit une réalité peu satisfaisante: bien qu'il n'existe pas une grande différence dans l'accès à l'enseignement, les femmes comptent pour 21,7% seulement de la population active et ne contribuent qu'à hauteur de 14,7% dans l'activité économique; la différence du salaire moyen est assez discriminatoire (de l'ordre de 20% en 1997); pas plus de 8,5% , en 1996, de femmes occupent des postes de direction. La même situation prévaut dans le secteur public: 2% des femmes occupent des postes de catégorie 1, contre 10% et 19% pour les catégories 2 et 3. Quant au crime d'honneur, plutôt que de supprimer purement et simplement en 1999 toute excuse de quelque genre qu'elle soit, le législateur a préféré substituer à l'excuse absolutoire l'excuse atténuante. Il est bien entendu que seuls les hommes bénéficient de l'indulgence de la loi vis-à-vis de ce crime. Les progrès réalisés paraissent donc bien minces au regard de la tâche qui reste à accomplir. Il ne s'agit pas uniquement de moderniser les lois, mais tout autant de changer les mentalités, d'ancrer une conviction que la femme n'est pas qu'un corps qui infante, qui travaille, voire qu'on exploite, mais une conscience et une vision neuve qui peuvent servir à apaiser la société et à renouveler, pour le meilleur, la conception qu'on peut s'en faire. La loi sur le statut personnel doit pouvoir échapper aux communautés, les jeunes sont d'ailleurs à 47,7% en faveur d'une loi sur le mariage civil comme le montre le résultat d'une étude menée par le sociologue Dr Hassan Hamdane, publiée en 2003 (source: Cawtaryat, n°11, avril 2003). Profiter de ce nouvel élan de la jeune génération, lever les réserves à la CEDAW, donner à la femme l'envie et les outils - par l'introduction à titre transitoire du système des quotas - qui lui permettront de s'impliquer dans la vie publique de son pays, tant au niveau local que national, reconnaître ses capacités au plus haut niveau, voici en partie ce qui nous manque pour que la femme puisse, avec son partenaire masculin, bâtir une société plus juste, plus tolérante et moins corrompue. top

Nisrine Salhab

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21 juillet 2004

L'orient le jour

Société - Les statistiques libanaises ignorent les couples « illégaux »
Le concubinage, une expérience qui tente de plus en plus les jeunes

Le concubinage se comprend comme un mode de vie
qui reflète la crainte de l’institution du mariage.

« Et si on déménageait ensemble ? On verra bien ce qui se passera plus tard ! Peut-être découvrirons-nous que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre ! »
De plus en plus, les jeunes fuient les liens du mariage, qu’ils considèrent comme un « piège » et une « voie ouverte au divorce » et se retournent plutôt vers des relations de courte durée qui ne supposent ni un engagement ni des obligations à long terme. Mais qui libèrent surtout des charges résultant d’un divorce.
Acculturation, refus des normes posées par une société plongée dans le réglementarisme, ou peur du contrat de l’institution du mariage ? Le concubinage, selon des sociologues, est tout cela à la fois. Il s’agit, en fait, d’un mode de vie qui permet aux jeunes de faire leur chemin avec leur conjoint avec le moins de charges possible. Une situation et une conception de la vie à deux qui poussent certains sociologues à prôner une législation souple qui réviserait le contrat du mariage ou régulerait l’union libre.
Au Liban, le problème du concubinage est d’autant plus grave que, sur le plan juridique, ce sont les enfants qui paient pour les égarements de leurs parents. Ils subissent le « vice de leur naissance », comme le soulève un avocat, et cela sur plus d’un plan. En matière successorale, à titre d’exemple, l’enfant d’un couple non musulman hérite du quart de la part qu’il aurait eue s’il était légitime. Et si l’un des géniteurs est déjà marié, l’enfant ne recueille rien, puisqu’il est considéré comme adultérin. Dans les communautés musulmanes, l’enfant naturel n’a droit à aucun héritage.
Mais comme à l’accoutumée, dans le système libanais, la loi n’est jamais appliquée à la lettre, et le concubinage prend, par conséquent, des aspects extrêmement variés. Une façon comme une autre de profiter « à la libanaise » des avantages du concubinage sans en supporter les effets juridiques néfastes.

Nada MERHI

La loi libanaise fait payer aux enfants les fautes des parents

Le code pénal libanais ne prévoit aucun article condamnant le concubinage, contrairement à l’adultère qui est sanctionné d’emprisonnement et d’amendes, selon le statut de l’homme et de la femme. Ce sont toutefois les enfants issus d’un couple vivant en concubinage qui paient pour leurs parents.
« Le statut des enfants naturels a légèrement évolué, en ce sens que la mention “illégitime” peut être supprimée de leur registre d’état civil, explique Me Ibrahim Najjar, avocat à la Cour, professeur à la faculté de droit et de sciences politiques de l’Université Saint-Joseph. Mais sur le plan pratique, en ce qui concerne le nom et les droits successoraux, ces enfants sont en situation d’infériorité. Ils subissent le vice de leur naissance. En matière successorale, à titre d’exemple, l’enfant d’un couple non musulman hérite du quart de la part qu’il aurait eue s’il était légitime (trois quarts de l’héritage). Mais si l’un des géniteurs est déjà marié, dans sa succession à lui, il ne recueille rien, puisqu’il est considéré comme adultérin. Dans les communautés musulmanes, l’enfant naturel ne reçoit rien. »
Toujours selon la loi, une maman seule peut reconnaître son enfant naturel et lui donner son nom à elle. Elle ne peut toutefois lui donner la nationalité que si sa filiation est établie.
« La pratique des tribunaux est tout à fait différente, affirme Me Najjar. En matière de jurisprudence, les tribunaux établissent en fait des distinctions. Les libéralités qui sont destinées à encourager, à établir ou à perpétuer le concubinage ou le commerce de l’amour sont ainsi considérées nulles. Mais les legs destinés à dédommager ou à mettre fin à des relations de concubinage sont validés, parce qu’on estime qu’il faut encourager la cessation des relations hors mariage. En réalité, le droit libanais, ici, ne fait que copier le droit français d’avant 1999. Le droit libanais va même jusqu’à admettre qu’un concubin adultère lègue à sa concubine le fonds de commerce qu’il entretenait avec elle et dans lequel elle travaillait à ses côtés, même si ce dernier décède en laissant une épouse et des enfants légitimes. On considère qu’il s’agit d’une juste indemnisation de la concubine qui a offert à son partenaire les plus belles années de sa jeunesse. Il faut, par conséquent, exécuter une obligation morale visant à l’indemniser. »

Schizophrénie législative
Toute la jurisprudence libanaise n’est toutefois pas établie dans ce sens. « Il existe en effet des décisions pénales qui considèrent, par exemple, qu’un homme marié et chrétien commet l’adultère s’il se convertit à l’islam pour épouser une autre femme que son épouse légitime, note Me Najjar. À ce titre, il est susceptible de poursuites et d’emprisonnement, et les enfants issus du second mariage sont adultérins. »
« Dans un système plurilégislatif et pluricommunautaire comme le système libanais, le concubinage, l’adultère, les relations hors mariage, les unions libres ou les relations parallèles au mariage officiel prennent des aspects extrêmement variés, constate-t-il. Malgré cela, la jurisprudence libanaise a mis beaucoup d’eau dans son vin et en est maintenant à indemniser la famille issue du second mariage, conclu en violation du premier, en attribuant à la seconde famille des droits même successoraux. Je veux dire par là que les textes et leur mise en application sont en déphasage complet. Tout cela marque, à l’évidence, la nécessité de réfléchir à nouveau sur le système ou l’ensemble du régime juridique qu’il faut appliquer aux unions hors mariage. »
Il s’agit, selon l’avocat, d’un sujet d’autant plus grave que la loi française a, entre-temps, évolué. Deux éléments cruciaux sont, en fait, survenus en 1999. « D’abord, la Cour de cassation a admis que l’adultère n’est pas une cause de nullité des donations entre concubins et qu’il n’y a pas d’immoralité à avantager son concubin, souligne Me Najjar. Puis la France a inauguré le PACS (pacte civil de solidarité). Il s’agit d’une union entre deux adultes, même s’ils sont du même sexe, organisée par la loi. Cette loi a subi récemment une sorte de choc en retour, parce qu’une nouvelle législation a été votée en décembre 2001 pour encourager les droits du conjoint légitime, en lui attribuant des droits successoraux qu’il n’avait pas auparavant. La nouvelle loi a de même posé un grand principe en droit français qui est celui de l’égalité des biens, c’est-à-dire que les enfants légitimes, naturels et adultérins ont dans les successions de leur père et mère exactement les mêmes droits. Ce n’est pas aux enfants de payer pour leurs parents. Le droit français n’a fait que se conformer à des directives européennes et à la Convention internationale des droits de l’enfant. »
« Actuellement, le droit libanais n’est pas du tout au même diapason que le droit français, estime Me Najjar, mais à sa manière, il essaie de colmater les brèches sans aller jusqu’à autoriser ouvertement les relations hors mariage. Pour l’instant, on ne peut rien faire au Liban. On ne peut pas légitimer l’adultère ni l’union libre. Il faudrait, par contre, autoriser les enfants à avoir des biens successoraux conséquents, c’est-à-dire beaucoup plus que ce qu’ils ont actuellement, quitte à ce que cela se fasse par étapes. Il ne faut pas que les enfants paient pour leurs parents. »
Et de conclure : « Il faut s’entendre sur les objectifs d’une législation. Mais étant donné l’environnement juridique de la législation des non-musulmans au Liban, il est très difficile de faire évoluer le droit de ces derniers lorsque celui des musulmans reste inchangé. On ne peut pas créer un îlot de tolérance dans un environnement intolérant, même si cet environnement est un univers construit de manière mensongère ou établi sur des simagrées d’ordre social. En tout cas, le Liban a toujours su cultiver une sorte de droit parallèle au droit officiel. Finalement, c’est grâce à cette schizophrénie que nous réussissons à survivre. »

Des sociologues prônent une législation souple pour contourner le concubinage

Le concubinage est un sujet qui a été mal analysé, interprété et observé du point de vue psychologique et juridique, estime M. Abdo Kahi, sociologue. « La société a été créée grâce à l’institution du mariage, devenant ainsi un espace de droits et de liens régulés par un contrat et selon lequel la femme n’est plus la propriété de l’homme comme elle l’était dans les sociétés primitives, explique-t-il. À chacun ses limites qu’il ne doit pas outrepasser. Or nous assistons dans notre société contemporaine à une perturbation des contrats de mariage qui se traduit par un taux de divorce atteignant des proportions vertigineuses, principalement dans les pays occidentaux. » Des études ont en effet montré qu’au Canada, 20 % des couples divorcent au bout de huit ans de vie commune. Ce taux s’élève à 30 % après quinze ans de mariage.
Le Liban n’est pas épargné, puisque les cas de divorce sont de plus en plus nombreux. Résultat ? « On remarque que les jeunes sont obsédés par le désir et la volonté de ne pas tomber dans le piège du mariage qui ouvre, selon eux, la voie au divorce, note le sociologue. Partant de cette constatation, le concubinage se comprend comme un mode de vie qui reflète cette crainte de l’institution du mariage et du contrat lui-même. Ce dernier demeure inchangé malgré tous les problèmes que rencontrent les couples, au moment où les contrats des sociétés arrivent à se réguler continuellement dans un effort pour surmonter les obstacles. »

Vivre la blague sexuelle
Si le statut de concubins ou de compagnons est reconnu dans les pays occidentaux, au Liban, ces couples vivent dans un « mensonge ». « Sur le plan statistique, ils n’existent pas, affirme M. Kahi. Aux yeux de la société, ce sera toujours M. Untel qui reçoit chez lui Mme Y. Quant aux démographes, ils ne réussissent pas à classifier un ménage de concubins, alors qu’en Europe et aux États-Unis, ces ménages sont officiellement reconnus. De plus, le concubinage au Liban est souvent choisi par des couples ayant déjà eu des relations ou qui sont passés par un divorce, alors que dans les pays occidentaux, il s’agit de la première expérience de vie commune, comme une substitution au mariage. Cela est principalement dû à l’insécurité sociale dans des sociétés où les jeunes préfèrent avancer dans leur vie avec le moins de charges possible. Dans notre société libanaise, ce problème se traduit par un mariage tardif : 32 ans pour les hommes et 29 ans pour les femmes. »
Les rares cas d’union libre existant au Liban se rapportent, selon M. Kahi, à une période qui précède les noces, au moment où, dans les pays occidentaux, la question du mariage n’est même pas posée, le concubinage étant un objectif en soi. « Cette situation doit nous appeler à réviser d’une manière plus profonde et plus sérieuse le contrat du mariage, qui demeure un nouvel apprentissage de la vie commune en société», remarque M. Kahi, qui conclut : « Nous constatons que nous vivons moins bien ensemble dans un couple, mais aussi dans la société. Il faut apprendre à gérer notre vie individuelle et collective avec plus d’humanisme. En Europe, les couples divorcent plus et concubinent plus. Au Liban, ils divorcent moins, mais nombreux sont les ménages qui continuent à vivre en désaccord pour épargner les enfants. Souvent, c’est leur vie et celle des enfants qui sont brisées. Au Liban, les jeunes ne veulent plus se marier. Ils vivent alors la blague sexuelle et s’amusent. La société libanaise est moins avertie sur l’acuité du problème du mariage. Mais il existe, puisque les jeunes ne se marient plus. En Europe, ils sont tombés en plein dans le problème. Nous l’avons évité, mais il est tout aussi pesant. »

Retour au règne animal
Une acculturation antagoniste. C’est ainsi que M. Michel Abs, sociologue, chargé d’enseignement à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Saint-Joseph, définit le concubinage. C’est un moyen auquel ont recours les jeunes pour s’affirmer, se révoltant ainsi contre la société, plongée dans le réglementarisme. « Pour d’autres, le concubinage est un moyen de s’affirmer dans la modernité vis-à-vis de la société occidentale, ajoute-t-il. Il s’agit, à leurs yeux, d’une façon de vivre une relation pleine sans avoir recours à un cadre social. Dans cette façon de penser, nous décelons également la révolte contre les conventions sociales. »
M. Abs considère que le problème du concubinage revêt un aspect législatif. « Il s’agit de couples qui vivent en dehors des normes, qui réfutent les valeurs sociales et qui seront sujets à la rumeur, aux critiques et au rejet, signale-t-il. Le vrai problème prend toutefois une dimension socio-juridique, si cette relation aboutit à la naissance d’enfants. À mon avis, le concubinage ne se pose pas en termes d’atteinte à la pudeur publique, que je considère d’ailleurs comme obsolète. Je rejette le concubinage dans la mesure où il prend une dimension négative affectant des groupes sociaux, c’est-à-dire les enfants. Ces derniers seront en fait traités comme bâtards ou illégitimes. Un stigmate qu’ils porteront toute leur vie, d’autant que nous vivons dans un pays de commérages et de rumeurs. Sans oublier que, sur le plan juridique, ils n’héritent pas. Il en est de même pour la femme. »
Le sociologue réfute le concubinage dans sa forme la plus libérale, estimant qu’un contrat devra réglementer cette relation. L’idéal demeure à son avis le mariage civil ou une autre forme flexible cadrant les relations. « Il faut que les jeunes puissent inscrire leur relation au tribunal ou chez le notaire, qui sont plus crédibles que le clergé, soutient-il. Il faudrait réglementer ces relations libres. Certains choisissent de vivre en union libre pour échapper au divorce. Il faudrait donc alléger les contrats de mariage et établir un accord prénuptial qui soit une autre forme souple du mariage. Il ne faut pas que cette relation demeure libre sans critères ni organisation, car nous retournerons au règne animal. Si deux personnes veulent vivre ensemble, qu’elles le fassent dans le cadre de la loi. Mais qu’elles se quittent aussi dans le cadre de la loi. Celle-ci, qui se proclame une institution moderne, doit résoudre ce problème. Au Liban, les couples vivant en concubinage subissent beaucoup de critiques. C’est la raison pour laquelle le phénomène est limité. Mais il faut le normaliser pour ne pas tomber dans le chaos occidental ni dans la polygamie. »

« La sécurité apportée par le mariage ne m’intéresse pas... »

Michèle, 38 ans, a déjà vécu un concubinage, un mariage et un divorce. Depuis cinq ans, elle vit en union libre avec son compagnon, Georges, et leurs deux enfants. « Vivre en concubinage est vraiment agréable, déclare-t-elle. Malheureusement, notre société libanaise empêche les couples de le faire et leur dicte leurs comportements. En ce qui nous concerne, notre relation est perçue comme un comportement normal par nos familles respectives. Nos frères et sœurs ont, en fait, déjà vécu en union libre. Mais à part nous, personne d’entre eux n’a eu des enfants hors mariage. Mon expérience m’a appris à ne pas me faire trop d’illusions sur le mariage. Il ne s’agit pas uniquement de ce beau jour de fête où l’on est vêtu de blanc. Mais c’est la vie après, avec tous les moments difficiles qui commencent à partir de cet instant. En fait, les gens se marient pour assurer une sécurité à la femme et aux enfants. Moi, je n’ai pas besoin de cette sécurité. Quant à mes enfants, leur problème est résolu. Ils sont étrangers, puisque nous avons, mon compagnon et moi, une double nationalité. D’ailleurs, ça ne sert à rien de leur donner la nationalité libanaise d’autant qu’ils seront considérés comme illégitimes. »
Et la société ? « Elle est hypocrite, répond-elle. Si nous étions de condition modeste, nous aurions été lapidés par les gens. Au Liban, si quelqu’un a les moyens, il vivra tranquillement, qu’il soit chrétien, musulman, druze ou de n’importe quelle autre communauté. Personnellement, on ne m’a jamais reproché le fait de ne pas être mariée. On me le demande par simple curiosité. D’ailleurs, de par mon caractère, je ne laisse pas le choix aux gens. Et si quelqu’un m’a cassé du sucre sur le dos, c’est par ignorance. Non, les personnes avec qui je vis ou que je côtoie n’ont jamais été indiscrètes. Et j’ai exclu de ma vie les rares d’entre elles qui l’ont été. »
Envisagez-vous de vous marier un jour ? « Le contrat et le contexte du mariage ne nous intéressent pas, affirme-t-elle. Nous vivons ensemble parce que nous nous aimons. Et si nous avons eu nos enfants, c’est parce que notre relation est plus sérieuse que le mariage qui, en fin de compte, a été dicté par la société. Si, à l’avenir, nous nous séparons, alors tant pis. Et si, par contre, nous décidons de nous marier, ça doit être un acte romantique. Je veux que le mariage ait un sens. Mais, sincèrement, je ne crois pas aux contrats de longue durée. Je préfère les contrats à durée déterminée. »
« Un homme et une femme doivent toujours garder un petit jardin secret, un endroit où se réfugier de temps à autre, poursuit Michèle. Ils ont besoin de liberté, et une fois qu’ils la perdent, ils rentrent dans ce que j’appelle le cannibalisme du mariage, qui les étouffera. J’ai vécu le mariage et le concubinage et je ne trouve aucune différence entre ces deux modes de vie. Au fait, ce qui est sympathique dans le concubinage, c’est de savoir qu’on n’est pas complètement acquis. » Et de conclure : « La société libanaise est un peu recluse, mais à mon avis, cette situation va changer, d’autant que les couples choisissent davantage de vivre en concubinage. »

Dix ans de vie commune avant que le rêve ne s’envole

Mariée à l’âge de 14 ans, mère à l’âge de 15 ans, Nadine a divorcé quelques mois après avoir fêté son vingtième anniversaire, au terme d’une longue période difficile, marquée par des disputes interminables, notamment en ce qui concerne la garde de l’enfant. Issue d’une famille conservatrice, Nadine l’a finalement emporté et a connu quelque temps après le grand amour. Une relation qui a abouti à une cohabitation de dix années, avant que tout ne s’achève.
« Nous n’avons jamais pensé à cohabiter, raconte-t-elle. C’était la guerre et nous travaillions ensemble. À une certaine période, j’ai dû quitter la maison familiale pour poursuivre mon métier, en raison des lignes de démarcation et des bombardements presque continus. Tout simplement, j’ai pris mes affaires et j’ai déménagé, avec mon fils, dans son appartement. Pourquoi aller ailleurs, alors que nous sortions ensemble ? À l’époque, je ne considérais pas que nous vivions en concubinage. L’idée ne m’avait même pas effleurée. Ce terme nous faisait rire, car nous considérions que nous étions mariés. Nous avions signé un papier en ce sens. »
Mais la société n’a pas été clémente. « On me traitait d’odieuse, d’arriviste, de possessive et de tyran, parce qu’il était connu, déplore Nadine. Mais j’essayais de ne pas accorder une importance à ces ragots. Vous savez, vous ne pouvez jamais être parfait aux yeux de la société, même si vous restez dans votre coin à ne rien faire. La société est ainsi bâtie. L’important donc est de vivre et de se comporter selon ses convictions. Je l’ai fait. »
« La société libanaise condamne le concubinage, parce qu’elle est habituée à tout faire en catimini, poursuit-elle. Actuellement, les filles ont une relation complète avec leur compagnon. Il ne leur reste plus que de cohabiter. Elles ne le font pas, parce que les chaînes sociales les en empêchent. Dans mon cas, la chance a joué son rôle. Si la situation s’était présentée sous un autre angle, je pense que j’aurais hésité en pensant aux “qu’en-dira-t-on ?”. “Que dirait-on de mon fils, mais surtout que penserait mon fils de moi ?” Mais j’aurais quand même franchi le pas. »

« Je n’ai fait du tort à personne »

L’histoire d’amour entre Nadine et Fadi a pris fin, « comme n’importe quel mariage ou autre relation ». « Nous aurions pu continuer à vivre ensemble, mais ça aurait été un mensonge, affirme-t-elle. Parfois, je pense à la situation de la femme dans notre société. Il lui est difficile de prendre l’initiative, surtout quand il s’agit de mettre fin à une relation, quelle que soit sa forme. Ce qui me révoltait, c’était d’entendre dire les gens, “il en a marre d’elle, il a eu tout ce qu’il voulait, alors il s’en est débarrassé”. De temps à autre, je me dis que nous aurions dû nous marier et ignorer les différends qui se sont installés au fil des ans. Mais je me ravise, car j’estime que vivre d’une façon sincère est encore plus important, parce que nous évoluons dans une société basée sur le mensonge, les images et les masques. Si vous grattez un peu la surface, vous trouverez qu’elle est rongée par le mal et le vice. Cela, j’ai refusé de le vivre. »
Et votre fils, vous ne pensez pas que vous lui avez fait du tort ? « Ma relation avec Fadi n’a nui à personne, constate Nadine. Si j’étais restée avec mon mari, mon fils aurait également été meurtri, mais d’une autre façon. Moi aussi j’ai été blessée. Cela dit, je tiens à vous dire que je suis une personne conservatrice et que je n’ai pas honte de ce que j’ai fait. De plus, je n’approuve pas le concubinage d’une façon systématique. Il s’agit en fait d’un excellent moyen pour mieux se connaître avant de franchir le pas du mariage. »

« Une antichambre pour le mariage »

Ils se sont connus pendant trois ans, mais n’ont vécu ensemble que douze mois. Leur choix de déménager ensemble était dicté par le désir de se libérer des contraintes familiales et d’assumer pleinement la vie de couple. « J’ai caché à mes parents notre vie commune parce que, dès le départ, ils n’appréciaient pas notre relation, avoue Élie, 36 ans. Ses parents, par contre, étaient au courant de cette relation et l’encourageaient, considérant qu’il s’agissait d’un prélude au mariage. D’ailleurs, ils n’ont pas vu d’un très bon œil notre séparation. Mon ex, quant à elle, n’est jamais retournée vivre dans la maison familiale, estimant qu’elle en était sortie définitivement. »
Élie et sa compagne vivaient dans un entourage qui n’est pas très conservateur. Et les voisins « la prenaient pour ma femme ». « Nous ne sommes jamais entrés dans les détails », indique-t-il, précisant que le concubinage a été une expérience bénéfique, « bien qu’il ait précipité les choses entre nous ». « Ce mode de vie a été conçu comme une manière pour arranger les choses et sauver le couple, note-t-il. Mais notre relation s’est aggravée. Si nous avions continué ensemble, il aurait fallu régulariser la situation. J’aurais fait un mariage civil, parce qu’il respecte plus les droits de l’homme et de la femme. Je pense que les religieux ne sont pas compétents dans l’organisation des statuts personnels. »
Élie considère que toute relation doit aboutir, d’une façon systématique, à une période de cohabitation. « Je ne me marierai jamais si je n’ai pas vécu maritalement avec ma compagne, affirme-t-il. Le concubinage est l’antichambre du mariage. Il permet au couple de mieux vivre sa relation, de mieux se connaître, de bien prendre conscience des qualités et des défauts de l’autre et de bien mesurer les dangers de la vie à deux au quotidien. »

Une vie qui n’a rien d’ordinaire

Séparée, mère de quatre enfants (deux filles et deux garçons), Carole s’est mariée à l’âge de 16 ans. Elle a vécu quatorze ans durant avec son époux, avant de découvrir qu’il la trompait avec son amie qui habite le même immeuble. Carole quitte alors la maison conjugale et se dirige vers ses parents. « Ma mère et ma sœur m’ont soutenue, alors que mes frères jugeaient que j’avais mal agi, considérant que l’homme était libre, dit-elle. En cette période difficile, j’ai rencontré Toni. Lui seul m’a aidée, alors qu’aucun homme de ma famille n’a pris mon parti. S’ils m’avaient soutenue, je ne pense pas que notre relation aurait évolué, car à l’époque, j’avais besoin de me sentir protégée par un homme. D’ailleurs, quand j’ai senti que je m’attachais à lui, j’ai pris la fuite. Il m’a retrouvée et m’a ramenée auprès de lui. Nous vivons ensemble depuis dix ans déjà. »
Et les enfants ? « Ils vivent avec leur père, répond Carole. Au début, les garçons étaient avec moi. Mais pas les filles. Mon mari avait pris cette décision pour me faire souffrir. C’est sa façon à lui de me tyranniser. Finalement, j’ai pu avoir les filles, par la force. J’ai eu recours à la gendarmerie. Mais le tribunal a jugé que le père devait avoir la garde des enfants, puisque c’est moi qui avais quitté le foyer conjugal. »
Carole n’a pas caché sa relation aux enfants. « Tantôt, je les sens consentants, tantôt non, note-t-elle. Ma fille cadette va se fiancer, alors les filles essaient de me convaincre de quitter Toni. Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas tout simplement le congédier et le remercier pour son temps et le support qu’il m’a apporté au cours des dix dernières années, parce que mes enfants le désirent. Où était ma famille quand j’avais besoin d’elle, quand je pleurais toutes les larmes de mon corps et que j’étais déprimée ? Toni seul était à mes côtés. C’est lui qui m’a aidée à acheter ma maison et à avancer dans la vie. Je ne peux pas lui faire ça. C’est à lui de prendre la décision. D’ailleurs, je le pousse à se marier et à fonder sa propre famille, mais il refuse de le faire. Après dix années de vie commune, nous nous sommes habitués l’un à l’autre. »
Et de poursuivre : « Je sais que ma situation n’est pas ordinaire et que je vis d’une façon anormale. Mais je ne sais pas quoi faire. Ma vie n’est pas facile. Quand nous assistons ensemble à un mariage, les gens lui disent “a’kbelak”. Ils se tournent vers moi et me disent “tifrahi minoun”. Je me sens alors mal. Les enfants essaient à présent de me rapprocher de nouveau de leur père. Mais c’est trop tard. Quand j’ai essayé de revenir et d’oublier toute cette histoire, il a refusé de m’ouvrir la porte, obéissant aux ordres de ses parents. Aujourd’hui, il le regrette. »

15 mars 2004

Noun

dos31

Debout dans son parc, Mathieu, petit bout de chou d'un an et deux mois, est le centre d'attraction de tout son petit monde: ses parents, grands-parents, oncles et tante, proches et amis de la famille. Tous le cajolent, le dorlotent, le font jouer, captivés par ses grands yeux noirs écarquillés et malicieux, qui semblent toujours réclamer de l'attention.

"Toutes les personnes qui croisent le chemin de Mathieu tombent sous son charme. Cet enfant inspire des élans inexplicables. Il dégage quelque chose de magique", s'extasie Nelly, sa maman.
Un jour, lorsqu'il sera en âge de comprendre, Mathieu apprendra qu'il n'a pas grandi dans le ventre de cette mère qui le couve aujourd'hui de son amour. Mais cela a-t-il vraiment une importance puisque, pour sa maman, le fait qu'il soit un enfant adoptif n'est qu'un détail, qui ne change absolument rien à son vécu de mère. Elle n'a de cesse de répéter que, pour son mari et elle, comme pour toute sa famille, "enfant adoptif ou pas, Mathieu est notre enfant". Et de rappeler que Mathieu a été désiré et attendu, tout comme son frère aîné, Nicolas, fils biologique de Nelly et son mari. Un temps de gestation psychologique et affective, pendant lequel s'est intensifié le désir de ce second enfant. Le couple avait envie de donner un petit frère ou une petite sœur à Nicolas, mais pour des raisons médicales, Nelly n'était pas en mesure d'assumer une seconde grossesse. Passé le temps de réflexion, et après avoir consulté famille et entourage proche, le couple décide de s'engager dans une procédure d'adoption.

Un miracle à la veille de Noël
Vivant en France, son mari et elle se tournent tout naturellement vers le Liban, avec lequel ils entretiennent des relations très étroites, la famille de Nelly y résidant. "Mais nous voulions également voir ailleurs, au cas où notre demande n'aboutirait pas au Liban. Nous étions donc prêts à adopter un enfant de n'importe quelle race ou origine", précise Nelly. Pour pouvoir adopter, le couple fait donc en France une demande d'agrément, qu'il obtient environ un an plus tard, en décembre 2002, quelques jours avant de venir passer les fêtes de Noël au Liban. Durant les semaines suivantes, tout s'enchaîne très vite: "De façon un peu magique, se souvient Nelly. Tout convergeait pour que nous ayons cet enfant. C'était vraiment très étonnant parce qu'il y a eu une myriade de coïncidences qui ont fait que c'était lui et pas un autre." L'attente de ce bébé s'est pour eux rapidement et presque miraculeusement dénouée. Car, lorsqu'un couple s'engage dans un processus d'adoption, il peut attendre des années avant de voir sa demande aboutir. Pour Nelly, l'heureux événement commence à poindre du nez à la suite d'un coup de fil de son frère, quelques jours avant l'arrivée du couple au Liban: "Mon frère m'a appelée pour m'annoncer qu'il y avait un bébé abandonné qui venait d'être opéré du cœur et qui était à l'hôpital." Par la suite, le couple apprend que l'enfant avait été confié, quelques jours après sa naissance, au Couvent du Bon Pasteur, par une jeune femme, sans que l'on sache si elle était la mère. Les sœurs, s'étant rendu compte qu'il était malade, avaient emmené l'enfant à l'hôpital, et grâce à leur dévouement, à la générosité des médecins et de CAP-HO, une association qui vient en aide aux enfants malades et tente de rassembler des fonds pour leur payer les frais d'hospitalisation, Mathieu avait pu subir une importante opération cardiaque. "Cet enfant a vraiment fait bouger beaucoup de gens, c'est vraiment une histoire d'amour. A chaque fois que quelqu'un se trouvait sur son chemin, c'était un élan de générosité et d'amour assez étonnant", note Nelly. Dès leur arrivée au Liban, son mari et elle se rendent à l'hôpital, mais ils se voient refuser le droit de voir l'enfant: "On nous a dit que nous n'étions absolument pas prioritaires pour l'adoption, que d'autres familles avaient déposé des dossiers depuis des années. Nous devions faire la queue comme tout le monde." Mais, le 30 décembre, un coup de fil inattendu les invite à se rendre à l'hôpital: "Une dame de l'association CAP-HO nous a expliqué la situation de Mathieu, et nous a demandé si nous souhaitions le voir. Dès que je l'ai vu, si mignon, tout petit, et dès qu'on l'a mis dans mes bras, j'ai commencé à pleurer. Même maintenant, lorsque j'y repense, cela me fait pleurer. C'était vraiment très émouvant, et pour nous, c'était trop beau pour être vrai." Tout s'est alors passé très vite. Le 31 décembre au soir, le couple apprend que la demande d'adoption est acceptée: "La mère supérieure du couvent nous a donné la liste des documents à fournir, et nous a demandé le prénom que nous voulions choisir. Nous avions déjà décidé de prénommer notre enfant Mathieu. Nous avons acheté du gâteau, du champagne, et nous sommes allés à l'hôpital pour annoncer à Mathieu que nous étions désormais ses parents. Puis, nous sommes revenus annoncer l'heureuse nouvelle à toute la famille, comme si nous venions vraiment d'avoir un nouveau-né. Nous avons tous fêté l'événement en buvant à la santé de Mathieu."
La santé du petit garçon portait en effet à inquiétude, mais cela n'a à aucun moment dissuadé le couple d'adopter cet enfant bleu, c'est-à-dire atteint d'une pathologie cardiaque. "La supérieure du couvent nous a posé la question: êtes-vous sûrs que vous voulez de cet enfant malgré sa pathologie? Nous en étions sûrs. Des amis ont essayé de nous amener à renoncer. Ces avis nous ont aidés à tester nos motivations, et nous nous sommes rendu compte qu'elles étaient plus fortes que tout. Nous avons pensé que, malade ou pas, un enfant est un enfant, et si nous avions eu un enfant biologique malade, nous ne l'aurions jamais abandonné. Alors, si le destin mettait sur notre chemin un enfant atteint d'une pathologie, ce n'était pas une raison pour ne pas l'adopter. Nous avons fait la démarche en toute conscience, nous étions très convaincus, et nous ne le regrettons absolument pas. Nous sommes comblés, et nous avons deux enfants magnifiques", se réjouit Nelly.
Aujourd'hui, Mathieu est régulièrement suivi par des cardiologues pédiatriques dans un grand hôpital parisien. Dans la pathologie dont il souffre, il y a un risque de complications, mais heureusement, beaucoup d'entre elles n'ont pas eu lieu, et son état de santé est rassurant. Chaque année, on devra toutefois lui faire une échographie cardiaque, et à l'âge de 5 ans, il subira des examens plus poussés.

La croissance par Internet
Nelly se souvient des quelques semaines qui ont suivi l'adoption. Le plus dur était qu'ils allaient devoir repartir sans l'enfant, qu'ils n'avaient vu que quatre jours, jusqu'à leur départ pour la France, le 2 janvier: "C'était difficile mais nécessaire, car il fallait faire avancer les papiers le plus rapidement possible pour pouvoir revenir récupérer Mathieu." Pendant ce temps, le bébé est retourné au Couvent, où allait régulièrement le visiter la famille de Nelly. "Ma sœur m'envoyait des photos par Internet, donc je pouvais suivre régulièrement la croissance de Mathieu", confie-t-elle. Après un mois de course aux papiers en France, et un autre mois de démarches administratives au Liban, le 11 mars, le couple repart de nouveau pour la France avec, cette fois, son bébé dans les bras. Une vraie vie de famille commence pour Mathieu, qui fait connaissance avec Nicolas, son frère aîné. Nelly raconte, amusée, les rapports entre les deux frères: "Cela faisait longtemps que nous disions à Nicolas qu'il allait avoir un petit frère ou une petite sœur, mais cela s'est un peu précipité, puisque nous n'avions pas eu neuf mois pour l'y préparer. Il a d'abord vu Mathieu à l'hôpital, à travers une vitre. Il a alors raconté à tout le monde qu'il allait avoir un petit frère."
Inévitablement, l'arrivée de Mathieu a suscité des interrogations chez son frère aîné. "Alors, avant vous, c'était qui mes parents? nous a demandé Nicolas. Nous lui avons expliqué que, lui, il n'avait que deux parents, son père et moi. Je lui ai montré des photos de moi enceinte, et je crois qu'il a compris. Il m'a dit: Mathieu, lui, n'était pas dans ton ventre, mais maintenant il est de la famille, et c'est mon petit frère. Et lorsque Mathieu avait quatre mois, Nicolas lui disait: Quand tu grandiras, quand tu sauras parler, tu nous raconteras comment s'appelaient tes autres parents. Ou encore, il lui confie sa propre histoire: Moi, je voulais un petit frère, mais mes parents ne pouvaient pas faire un autre bébé, donc ils sont allés te chercher." Nelly souligne: "Bien entendu, il y a toujours un peu de jalousie de part et d'autre, comme dans toutes les fratries. Et comme tous les cadets, Mathieu recherche toujours la compagnie de son frère aîné. Il rayonne à chaque fois qu'il voit Nicolas."

Une histoire d'amour
Pour Nelly et son mari, il ne fait aucun doute que Mathieu connaîtra un jour son histoire, qui n'est un secret pour personne: "En fonction de sa compréhension, de son âge, nous lui raconterons petit à petit, et nous gardons un contact permanent avec toutes les personnes qui se sont occupées de lui." Des personnes qui continuent aujourd'hui à demander de ses nouvelles. "C'est vraiment une histoire d'amour au sens large, toutes les personnes qui se sont occupées de Mathieu se sont attachées à lui", confie la mère comblée. Elle ne cesse de s'émerveiller devant le petit bout de chou qui fait ses premiers pas et accourt maladroitement vers elle, pour se jeter dans ses bras. Et lorsqu'elle entrouvre la porte d'entrée pour dire au-revoir à ses invités, Mathieu fond en larmes à l'idée que sa mère pourrait s'éloigner de lui. [top]


Nagham Awada

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28 novembre 2003

Ouest- France

Ces Libanais contraints de se marier à l'étranger

Dix-sept communautés religieuses cohabitent au Liban. Dans ce pays où le mariage civil n'existe pas, l'union de deux personnes de confession différente oblige l'une des deux à renier sa religion. L'autre solution : convoler à l'étranger. Ziad et Leila se sont mariés civilement sur l'île voisine de Chypre.

C'est ainsi que Leila et son compagnon, Ziad Moussa, se sont retrouvés à la mairie d'Ayia Napa, une petite ville sur la côte Est de Chypre. Ils se sont passé la bague au doigt à 200 kilomètres de Beyrouth, sans s'unir devant Dieu, bien que croyants tous les deux. Un choix pleinement assumé : « Le mariage civil est plus moderne que le mariage religieux, estime Leila. Surtout pour les femmes musulmanes. Si je m'étais mariée selon ma confession, je n'aurais pu, par exemple, hériter que d'un huitième des biens de mon mari, en cas de décès. »

Reste que la démarche du jeune couple s'apparente à un parcours du combattant. Il a d'abord fallu convaincre les deux familles. Dans un pays où tout est régi par la religion, où les traditions pèsent lourd dans la vie quotidienne, pas facile de faire passer l'idée d'un mariage non religieux. « Mon père n'était pas d'accord, au début, se souvient Leila. Il avait peur de la réaction de sa famille qui n'est pas très ouverte. » Quant aux parents de Ziad, « quoique plutôt laïcs, ils ont eu du mal à accepter cette décision. La pression sociale était trop forte ».

Une fois franchi l'obstacle familial, le couple a dû affronter de longues démarches administratives. D'abord, élire un pays qui officialiserait son union. Puis se procurer des visas. Pour Ziad et Leila, Chypre représentait l'endroit rêvé. Pas trop loin, pas trop cher. L'île a, de plus, l'avantage d'être jolie, ce qui permet de jumeler mariage et voyage de noces. Les mairies chypriotes sont rodées ; le business du mariage civil y est bien huilé. A tel point que, souvent, des employés de mairie font office de témoins et de photographes des couples non accompagnés.

Après avoir réuni l'argent ­ un mariage à Chypre coûte entre 850 et 1250 € ­ Ziad et Leila se sont envolés pour quatre jours avec les parents de la jeune femme, ses frères, les témoins et un des oncles de son mari. « Le deuxième jour, nous nous sommes présentés à la mairie à 9 h. Nous avons payé, donné nos papiers, puis nous sommes revenus à 11 h 30, en costumes, pour la cérémonie. » Elle a duré « deux minutes cinquante », sourit Leila.

Simple formalité, donc. A Chypre. Mais une fois rentrés au pays, les couples mariés à l'étranger ne sont pas à l'abri de complications judiciaires. Si leur union est bien homologuée par l'État libanais, ils continuent de dépendre de la loi chypriote pour tout ce qui touche à l'héritage, au divorce... Pour mettre fin à cette situation complexe, Elias Hraoui, président de la République libanaise de 1989 à 1998, avait envisagé une loi sur le mariage civil. Son argumentaire faisait vibrer la fibre nationaliste : « Quand il y a un conflit au sein du couple, le juge applique la loi étrangère 'Au nom du peuple libanais' ! » Son projet de loi croupit toujours dans les archives de l'Assemblée. Faire glisser le mariage aux mains des autorités civiles représentait une menace pour les intérêts des chefs religieux. « Ils auraient perdu de leur influence, de leur pouvoir, analyse Ogarit Younan, sociologue et présidente du Mouvement pour les droits humains, une association libanaise qui milite pour le mariage civil. Ils auraient également perdu de l'argent car les mariages leur en rapportent beaucoup. Et puis, les extrémistes avaient peur de la laïcisation de la société. »

C'est bien là le noeud du problème : pour une société où, depuis 1936, chacune des dix-sept religions applique sa propre loi et possède ses propres tribunaux, la pilule est dure à avaler. Ziad et Leila reconnaissent que leur démarche s'apparente à « un acte militant ». Ils habitent Beyrouth, gagnent correctement leur vie, fréquentent des milieux intellectuels : c'est le profil type de ces 'mariés de l'exil' dont le nombre est impossible à connaître. Une prise de distance vis-à-vis de leur culture familiale qu'ils continuent d'assumer dans le mariage : Ziad et Leila s'étaient mis d'accord pour donner à leur premier enfant un prénom ni chrétien ni musulman. « Quand nous avons appris que Leila attendait un garçon, nous avons décidé qu'il s'appellerait Ramzy, se rappelle Ziad. Ma mère a fondu en larmes parce que, dans la tradition chrétienne orthodoxe, le premier bébé doit porter le prénom de son grand-père. Après de longues discussions, elle m'a convaincu de l'appeler Georges. Il a ensuite fallu convaincre Leila qui, à son tour, a fondu en larmes... comme ses parents. » Dans quelques jours, le petit Georges devrait ouvrir les yeux sur un monde bien compliqué : « Quelle histoire absurde pour nommer un nouveau-né ! »

BEYROUTH (correspondance). ­ « Je suis musulmane, il est chrétien ; pour l'épouser, j'aurais pu me convertir à sa religion, mais je n'étais pas prête pour ça. » Leila, 33 ans, résume en une phrase le problème qui se pose aux couples mixtes au Liban. Le simple mariage civil n'existant pas au Pays des cèdres (pas plus, d'ailleurs, qu'en Israël ou en Syrie, ses voisins), l'alternative est simple : soit l'un des deux adopte la religion de l'autre, soit les futurs époux optent pour le mariage civil dans un pays où la loi le permet.

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